La claque-galoches aux semelles de vent
Un petit tour autour du monde avec moi ? En prévision : l'Argentine cet été... Avant aujourd'hui il y a eu l'Inde, le Népal, le Maroc, la Turquie, au plus près des gens. Sac à dos et chaussures de marche, la claque-galoches vous emmène sur ses traces ! (Euh, la claque-galoches, ben c'est moi...)
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Mardi 25 décembre

Aaargh, me dis-je au réveil. Je n'ai pas deux yeux, mais des billes surgonflées de chouette effarée sous 500 watts. Arnaud n'est pas mieux. Dans ce cas, mieux vaut se jeter du lit et bondir à pieds joints dans la matinée. Nous retournons à Bodnath, pour tenter de retrouver ma petite grand-mère tibétaine, Mo Yongden. Pour ceux qui ont déjà lu mes "aventures" précédentes, vous savez à quel point je tiens à ce petit bout de bonne femme toute fripée et gazouillante... et par quel miracle je l'ai retrouvée lors de mon deuxième voyage.

Ainsi donc me voilà scrutant tous les couloirs autour du stoupa pour retrouver le logement de Kelsang, la fille de Mo Yongden. Arnaud commence par trouver étrange cette manie de détailler les couloirs plutôt que les façades, mais il ne tarde pas à comprendre quand il se rend compte que les façades sont presque toutes les mêmes. De lieu en lieu, je demande à quelques Tibétains : "Mo Yongden, Tserok-la, kapar du ?".  Et comme je montre une photo, soudain nous sommes entourés de tout un groupe : tout le monde veut voir, la photo circule avec le carnet de voyage dans toutes sortes de mains mouillées, sales, usées, (et si y a un truc pour lequel je suis maniaque...!) et ça marmonne, ça interpelle : "Tsewang, tu la connais, toi ?" "Fais voir" (dit en tibétain...). Mais nous sommes bredouilles, pas de Mo Yongden. La maison de retraite où elle a été prise en charge par le gouvernement tibétain en exil n'est pas dans les parages non plus. On refait quelques tours de stoupa. Arnaud fait valser les moulins à prières ; le concept lui plaît beaucoup. Moi, j'évite, parce que le poignet fait des siennes... 

Et puis on tombe sur Phurbu Tsering ! Ce stoupa est incroyable : tôt ou tard j'y rencontre toujours des gens que je connais ! Quelle surprise de retrouver le cuisinier qui nous avait accompagnés pendant le chantier humanitaire il y a 4 ans, et qui avait accompagné ma petite grand-mère pendant sept jours quand elle était descendue à pied jusqu'à Pokhara... C'est un peu comme si on se plaçait sous la tour Eiffel, pour y retrouver à chaque fois des gens venus de l'autre bout de la France... dingue ! Il y a les trois petites vieilles de mon fan club aussi : elles vivaient à Tserok, et quand Mo Yongden et moi nous sommes adoptées mutuellement, elles m'ont traitée comme un membre de la famille.

Phurbu m'apprend que Mo Yongden est décédée l'an dernier. Elle avait 93 ans. Je suis attristée de ne pas l'avoir revue, mais c'est ainsi... En revanche mon petit grand-père (mais non, je n'ai pas adopté tout le village...) Po Dordje est à Katmandou et vient tous les jours faire des tours de stoupa ! Nous décidons qu'en revenant des Annapurnas, nous nous installerons à Bodnath plutôt que dans le quartier touristique bruyant de Thamel. 

Autour du stoupa, nous sommes abordés par un Tibétain qui a bien vu mon mala au poignet et entendu les mantras que je marmonnais. Il nous dit qu'il est allé en pélerinage au Mont Kailash, et nous offre une khata chacun en guise de bonne chance. Puis il ne nous lâche plus d'une semelle. Sa tête me dit quelque chose. Soudain, j'ai une illumination : "I saw you four years ago !", lui dis-je. J'ai reconnu l'escroc qui avait essayé de me soutirer de l'argent avec sa fable, de la même manière ! Il proteste, et s'enfuit. Arnaud est mort de rire.

On s'arrête pour tchatcher avec un vieux Tibétain qui tient un bout de boutique. Il trouve tout naturel de nous raconter dans sa langue sa fuite du Tibet il y a quarante ans ! On arrive à suivre, surtout parce qu'il ajoute des gestes à son récit. Un gamin est fasciné par le porte-clefs d'Arnaud. Puis un moine vient interrompre la conversation (et nous permettre de fuir à notre tour !), et je me demande s'il se rend compte qu'il a une feuille de cannabis cousue sur son bonnet !?!

 Nous filons à l'autre bout de Katmandou, à un autre stoupa, celui de Swayambudnath. Il est peuplé de singes et de marchands, les uns jamais très loin des autres. Arnaud a un moment de révélation ; il est enchanté par un vendeur qui pratique la thérapie par le son avec des bols tibétains, et a droit à toute une démonstration de profondes vibrations devant tous ses chakras ! Certains n'y verraient que du folklore. Mais le fait est que c'est un instant plein de partage, de douceur, de paix. 

Au fait, c'est Noël. On décide de rentrer à pied à Thamel et de se faire des cadeaux... Ceux qui parmi vous ont assisté à notre rencontre savent qu'on a fondé depuis le 23 juin 2007 le royaume de N'Imp, dont nous sommes les deux royales majestés. (les autres, mettez ça sur le compte de la fatigue). Voilà donc les deux majestés de N'imp dans une bijouterie... et nous trouvons les bijoux de la famille royale : trois superbes labradorites que nous ferons monter en pendentif et en bagues... le bleu profond de la labradorite conquiert Arnaud à mesure que les pierres magnifiques défilent sous nos yeux - quant à moi je suis déjà conquise, et depuis longtemps, par la pierre en question !

 



Publié à 06:34 le 3/02/2008
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Samedi 22 décembre

On nous a tiré les oreilles... On nous a reproché notre silence... voilà ma voix tonitruante pour mes "fans" : l'agrégation étant finie j'ai le temps de vous raconter un peu nos péripéties !

Ce samedi 22 décembre, donc. Si l'osthéo n'était pas passée par là hier, je me serais levée à 9h01, j'aurais préparé le petit-déj comme une tornade et j'aurais bondi dans mes fringues pour aller à la poste. Mais l'osthéo est passée par là. Alors Arnaud s'est levé à 9h01, il a bondi dans ses fringues pour ouvrir  au facteur et préparé le petit-déj pour mon lever à... 10h20...

Arrêt sur image : salon en bronx, cuisine en vrac, besoin d'un grand coup d'efficacité. Après un super travail en équipe, une journée à la course et un câlin aux minettes, nous voici dans le froid, tapant du pied sur le quai de la gare, où le chef de gare bourré vacille et bafouille en attendant le train. Il nous parle d'igloos, de ski alpin, de crampons pour les glaciers. Dans son cerveau embrumé par l'alcool, il n'arrive pas à concevoir que monter à 4000m au Népal, c'est de la rigolade, parce que quand on y est on est entouré de sommets qui font le double...

Minuit, hall de la gare de Valence. Deux Japonais parlent depuis une heure sans discontinuer, et leur bouillie de syllabes commence à me taper sur le système. Un bébé dort sous mon nez et son père est pratiquement affalé sur moi pour ronfler. Arnaud lit Robin Hobb, moi George R.R. Martin, le tout en se frottant les pieds pour se réchauffer. Quand notre second train arrive, nous allons nous endormir pliés en quatre sur un siège rigide avec 150 watts dans la tronche et l'agréable bercement du train corail qui serait soporifique s'il arrêtait de trembler spasmodiquement tous les quarts d'heure... RER matinal à Paris, dimanche matin, puis l'aéroport de Roissy... Des heures plus tard on embarque dans un avion de Qatar Airways. Je m'effondre au dessus des Alpes, avec le soleil sur le visage, pendant que Arnaud joue au Backgammon. On survole la Grèce, juste après les montagnes et les lacets de rivière de la Macédoine, puis Beyrouth, et le monde nous semble lumineux et doux, là, au dessus des nuages. Le ciel devient orangé. Un nuage couronne un sommet solitaire. La nuit tombe.

Doha, escale d'une nuit. On y fête nos six mois à grands coups de parties des "Cités perdues" et on constate qu'une nuit blanche à jouer aux cartes ne nous aide pas à progresser ! Arnaud nous fait un score à - 34! (c'est pas beaucoup...) (mais vraiment pas...). Il a vite compris comment fonctionne l'aéroport :"quand le panneau indique les WC à droite, tu tournes à gauche". Et ça marche...Certes, on a changé de jour, mais on n'a pas fait de nuit... 

On est lundi 24 décembre; et on est lessivés. Dans un état second, la paire de Claques que nous sommes se dirige vers l'embarquement pour Katmandou. Et là, grand moment d'incrédulité : le vol dure 3h47,  alors que selon les calculs d'Arnaud il devait en durer dix - et on avait prévu de dormir, c'est pour ça qu'on a joué toute la nuit ! 

C'est donc dans un état encore plus ahuri et hébété que je murmure à mon homme, en voyant se profiler la capitale népalaise : "si t'as l'impression qu'on atterrit sur les maisons, c'est normal". L'aéroport de Tribhuvan m'a toujours donné la sensation d'arriver en plein champ, avec le reste de la ville suspendu à sa périphérie. Nous trébuchons, hagards, jusqu'à la file d'attente pour les visas, puis nous récupérons nos sacs, et sortons de l'aéroport.

Bijeya nous attend, et il n'a pas changé en quatre ans. J'espérais pourtant qu'il aurait été moins loquace ! Et c'est ainsi qu'il commence à me parler non stop pendant qu'Arnaud en reçoit plein les yeux pour sa première découverte du Népal, une découverte bruyante et polluée, ponctuée des exclamations de Bijeya qui n'a rien perdu de son accent indéchiffrable : "Here ve don't need a democracy like you in Europe or in America. Ve need de whole ting ; king and democracy. Because ve are not educated people, you see. Here dey killed de old king, den de new king has no pover. And now people dey have veapons from China and India, and dey kill oder people, even tourists. Please you be very careful". "We're not tourists", lui dis-je en glissant en une nanoseconde ma contribution modeste à son flot ininterrompu, pour transformer son monologue en conversation. "Even children dey vould kill you for a bidi", continue-t-il comme si j'avais seulement éternué. 

Nous sommes exténués quand Bijeya nous promène dans tout Thamel pour trouver un point de chute. Le guest house que j'aimais beaucoup, qui était tenu par des Tibétains, a fermé ; et j'ai droit à l'intégralité du récit sur les pots-de-vin versés à l'intermédiaire pour obtenir l'attention du vendeur... ce en quoi Bijeya a échoué. Arnaud suit, noyé sous tout ce qui lui parvient. Enfin, on trouve une chambre, et notre ami s'en va. On se jette dans la douche : vite, remplir le seau d'eau et se laver à coups de broc ! L'eau est chaude, on a de la chance. Je vous fais grâce de nos errances hagardes dans Thamel surpeuplée et électrique - pardon, électrique n'est pas le bon mot, le courant EST alternatif.  

 On attrape un taxi local pour aller à l'autre bout de la ville, et parmi les klaxons incessants, la pollution, la piquante odeur des gaz d'échappement, sur les cahots, dans les zigzags entre les voitures, passants et motos - j'oublie les rickshaws et les chèvres - de trou en flaque et de flaque en trou, dans les ruelles étroites qui sont en fait des chemins caillouteux, Arnaud DORT. 

On a fêté nos six mois à Doha, on fête notre premier réveillon de Noël autour du stoupa de Bodnath, où les moines font une puja et redistribuent les offrandes aux plus pauvres. La pleine lune, prise dans les drapeaux à prières éclaire les Tibétains qui marchent autour du stoupa en faisant tourner les moulins à prières que des milliers de mains  ont polis avant eux. La paix de cet endroit nous remplit d'un profond sentiment de bien-être... puis on entend l'appel de l'estomac, et on hèle un taxi, épuisés mais heureux. On est tranquillement en train de rebondir un chemin et de se cogner contre les portières quand le chauffeur s'arrête, et nous dit :

"Hello ! Punch taar !"

"??" lui réponds-je avec les sourcils. "Quoi ?" fait Arnaud.

"Punch taar", articule-t-il, et là j'ai une illumination.

"Punched tyre ?" Pneu crevé.

"Hello. Paanch mynyt."

Nous descendons, parce que c'est plus facile pour qu'il démonte son pneu, mais il s'affole parce qu'il croit qu'on va partir.

"Hello ! Paanch mynyt !" Cinq minutes. Fidèle à sa parole, et par la force de l'habitude, il change son pneu en cinq minutes chrono. Ca fait partie du kit de survie des conducteurs au même titre que le klaxon.

"Hello !" dit-il.

On remonte dans le taxi. Certes son lexique anglais est limité, mais on a très bien schtroumphé ce qu'il a schtroumphé qu'on schtroumphe.

On rentre à Thamel dévorer un bon dîner. Cela dit, je n'en garderai pas grand souvenir : je pique du nez à répétition, et Arnaud, mort de rire, n'en revient pas de me voir m'endormir au beau milieu de la conversation ! Il a sa revanche, je me suis bien foutue de lui dans le taxi... Il essaie toute une panoplie de techniques pour me maintenir éveillée, genre claquement de doigts sous le nez, voix bizarres, massage de pieds, rien n'y fait... A un moment, j'ai un éclair de lucidité pendant le repas : "ah,"s'exclame Arnaud, "j'ai dû appuyer sur un point de lucidité !" Mon cerveau fait une connection étrange, et je lui marmonne, en sombrant à nouveau : "alors tu veux dire que ça n'a rien à voir avec les chaussures ?".

"On part ?" demande-t-il.

"Oui." Puis, deux secondes après : "on prend un dessert ?"

"Tu voulais pas partir ?"

"Si ?" 

En retournant à notre chambre, on tourne en rond dans le quartier, dans le noir, entourés de centaines de jeunes qui font la fête et de militaires qui la répriment, et on finit par prendre un rickshaw, voguant au jugé dans une brume épaisse jusqu'à finalement tomber comme deux masses dans notre lit avec l'impression de ne pas avoir dormi depuis 72 heures.

  



Publié à 08:15 le 2/02/2008
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De N'Imp à Katmandou : la Claque-Galoches et le Claque-Godasses (ça fait une paire de Claques !!)

Jeudi 20 décembre

 

Ah ! Je viens de récupérer vaguement l'usage de mon poignet. Pour ceux qui ont suivi les péripéties, on m'a retiré mon plâtre hier, et aujourd'hui j'ai le poignet en chute libre dès que je force un peu. Quand je dis chute libre, vous connaissez cette étrange sensation que votre main droite va se détacher comme dans la Famille Adams et se carapater dans un coin inaccessible ? Mais il vaut mieux partir au Népal sans plâtre, parce que croyez-moi, pour porter des gants c'est pas facile !

Nous partons demain... Le salon est un véritable bronx et le parquet est à peine visible. On a refait la trousse à pharmacie, il y a des sacs, des fringues et des appareils photo un peu partout... Et grande nouvelle : j'ai réalisé un vieux rêve, je me suis acheté un Leica ! Certes il est de 1935 mais ça va être un bonheur de faire de la photo avec, et je vous le ferai partager.

Bijeya, un ami népalais, nous attendra à l'aéroport lundi. Il nous a d'ores et déjà annoncé que tous les vols intérieurs sont annulés jusqu'à nouvel ordre à cause des chutes de neige, alors nous allons improviser Arnaud et moi vu qu'il y a cinq jours de marche pour accéder au camp Tibétain de Tsérok, et de deux ou trois jours pour commencer le trek auparavant... Si en plus on marche au retour, on n'est pas près de rentrer. Si on vous le demande, vous direz qu'on est partis chasser le yéti.

 

On va claquer des dents là-haut. Sur le site, on essaiera de noter sous le yak l'évolution des températures, sachant que de toute façon dans les Annapurnas il n'y a pas internet, donc si on parvient à taper quelques mots en rentrant c'est qu'on a encore l'usage de nos doigts. Et de nos cerveaux. C'est la raison pour laquelle on a investi dans des chapkas, avec un grand sens du ridicule quand on les porte !

En tout cas, on fait fort : on fête nos six mois à Doha pendant notre escale, puis Noël à Katmandou et si tout va bien, le premier de l'an dans le Mustang ! On espère qu'il ne nous tombera pas une tuile sur le Toit du Monde !Moqueur

 

PS : pour le voyage au Népal, Héliette écrit en bleu, et Arnaud en vert !



Publié à 09:49 le 20/12/2007 dans Népal
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Où la neige ne fond jamais - Tome 2

La bande dessinée faite par Olivier Ferra (dessins) et Héliette (dialogues), vient de sortir.

C'est le deuxième tome de « Où la neige ne fond jamais », qui raconte les (més)aventures d'une tibétaine qui fuit son pays, et d'un tibétain qui commence à faire des actes de résistance à Lhassa, capitale du Tibet.

La bande dessinée est produite par l'association « Lion des neiges Mont Blanc ».

Où la neige ne fond jamais - Tome 2



Publié à 01:26 le 19/11/2007 dans Divers
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Fin du voyage en Argentine...

10 271 km
Télégramme de conclusion
Reçu le baiser d'un llama - STOP - Discuté avec un chat des Andes sauvage - STOP - Caressé un guanaco - STOP - Espionné un tatou - STOP - Sifflé mes compliments à un urraca - STOP - Rencontré des coatis curieux - STOP - Vu craquer un glacier millénaire... - STOP -


Publié à 01:14 le 19/11/2007 dans Argentine
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Episode sept : Du Perito Moreno à buenos Aires en stop.

Le Perito Moreno, suite...

Ben, c'est un glacier. Bleu. Immense. Qui perd de petits bouts de glace de temps en temps et le fait savoir à grand fracas, comme si un tremblement intérieur se préparait : roulement de tonnerre, et plouf ! un bloc de glace s'effondre. Ce coin est une merveille. Je reste quatre heures à le contempler en soufflant occasionnellement sur mes doigts pour m'assurer qu'ils sont toujours en état de marche.

 

Pour repartir d'El Calafate, cependant, je suis fauchée. J'ai déjà fait du stop en camion de Puerto Madryn à Comodoro Rivadavia, mais là c'est officiel, je n'ai plus d'autre option. Je n'ai jamais fait de stop de ma vie, et je pense à tous ces jeunes désespérés que j'ai dépassés sans pitié sur ma route sans m'arrêter. Je suppose que le même sort m'attend. Et bien j'ai tort... Après avoir pris le bus de El Calafate à Rio Gallegos, j'attends cinq minutes un camion dans une station essence. Et l'épopée commence...

Je demande à un chauffeur s'il va vers le nord, mais quand il me dit non, j'évite de poser la même question au chauffeur d'à côté qui conduit un précaire tas de boue rouillé. Je vais m'asseoir dans un coin. Le chauffeur du précaire tas de boue rouillé, du cambouis plein les mains, vient me voir pour me dire qu'il va jusqu'à Comodoro Rivadavia, et qu'il m'emmène dès qu'il aura pris une douche parce que son camion vient de tomber en panne. Super, c'est rassurant. Mais je ne vais pas refuser sa générosité sous prétexte que son camion semble un aimant à ennuis ! Le chauffeur s'appelle Luis, le camion n'a pas de siège passager mais un lit sur lequel je me squeeze en espérant ne pas m'ouvrir le crâne sur la barre de fer au-dessus.

Luis avait un autre camion neuf et pimpant il y a trois ans, avant de devoir le vendre pour payer l'opération de son père « qui est mort de toute façon », conclut-il. On se hurle d'aimables conversations par dessus le bruit du moteur, aussi discret qu'un tracteur. Les trous dans le châssis me gèlent le dessous des cuisses, alors Luis allume un réchaud à gaz en toute quiétude pour ne pas geler ! Ses phares, de nuit, donnent une visibilité de quinze mètres, et on roule - oh, au moins à 60 km/h. J'ai plus de 2800 km à parcourir. Heureusement que j'ai le temps... On met 5 heures pour atteindre Santa Cruz, à 250 km. Luis me fait parler à la cybie, mais je ne capte rien, je suis trop occupée à surveiller d'un oeil méfiant ma portière capricieuse qui demande 15 tentatives violentes avant de se fermer... je suis tellement concentrée à ancrer mes orteils au sol pour ne pas faire un vol plané par la porte au prochain virage que j'ai un début de crampe... Je finis par me détendre quand je comprends qu'il n'y a pas de prochain virage. LA route de Patagonie a été tracée à la règle, et tandis qu'on longe des clôtures et une plate pampa sur 300 km, on ne voit pas une seule ville... On fait une halte pour que Luis enfonce son manteau sous le tableau de bord, à vingt centimètres du moteur, pour nous isoler du froid. J'ai le cerveau en état de flottement : je me demande quelle va être la prochaine surprise. C'est le réchaud : il s'éteint. Plus de gaz.

Je pique du nez, puis Luis s'arrête au milieu de nulle part, en pleine nuit, pour dormir. Je lui laisse le lit. Il me propose en tout bien tout honneur de m'y faire une place, tête bêche, pour éviter de congeler, mais je décline... et c'est donc l'hypothermie et un début de torticolis, le cou en suspens comme une girafe fatiguée, qui me guettent pour la nuit. Je n'ai qu'une couverture pour m'isoler des -5 degrés dehors - donc dedans - et le siège n'est pas confortable. Luis ronfle et je dors par intermittence, me réveillant congelée, les pieds insensibles. Je n'ai jamais attendu l'aube avec autant de ferveur. Mais l'aube prend son temps, et on la voit venir de loin. Je passe cinq heures à trembler.

A dix heures, enfin, après tout le bruit sournois dont je suis capable, Luis se réveille. Et là... le camion ne démarre pas. C'est un sketch. Je glisse mes pieds dans trois couvertures parce qu'ils sont froids comme ceux d'un cadavre à la morgue (et mettront plus de deux heures à se réchauffer) tandis que Luis peste et attend un camion qui l'aide à démarrer. Quand, enfin, c'est chose faite, Luis décide qu'il me laissera à Tres Cerros, une station essence au milieu d'un no man's land, pour que je trouve un camion plus rapide...

 

A Tres Cerros je trouve un guanaco et une voiture. Le guanaco est le seul de sa race à être domestiqué, à ce que j'en sais. Il vient, comme le llama avant lui, me faire des mamours... Au fait ces derniers jours j'ai vu des flamants roses, des tatous, des lièvres énormes, des nandous... Bref, à la station, un petit vieux coiffé d'un béret ouvre la fenêtre arrière de sa voiture et me demande où je vais. A l'avant, son neveu et sa copine ont un air curieusement résigné. Je ne vais pas tarder à comprendre pourquoi...  Sepulveda a la voix tellement rocailleuse que j'ai envie de lui faire avaler
du miel - mais ça, c'est juste avant d'avoir envie de lui faire gober pot et couvercle dans la foulée, parce qu'il est complètement bourré et parle sans discontinuer en buvant du vin aigrelet au litron et en fumant cigarette sur
cigarette. Génial, je tombe sur le sketch numéro 2 ! Et je ne comprends rien, parce qu'en plus de ne rien articuler il est complètement édenté. Ses monologues - enfin, nos conversations - ressemblent à ça :

- Aaaa i, oo.... atado.. it... lamo... ?
- (¿¿!!??) Euh... claro.
- I, oot... a. Ado.. ti... la,... como no... queria... na... vino...
- Mmm.

Il se contente de ça. Pour fuir ses syllabes en bouillie, je dors deux heures...

 

Comodoro Rivadavia, ville moche, pétrolìère et chère, bis. Je prends un remis (taxi local) jusqu'à un arrêt de bus pour ensuite prendre le bus et aller à l'autre bout de la ville, où je trouve un camionero à qui je demande s'il va jusqu'à Trelew. Sa réponse sonne comme une charade : « tu bois le maté ? ». Oui. Bonne réponse, il ouvre la portière ! Camion de luxe, chaud et douillet. Juan Carlos met de la musique et on chante et on discute pendant deux heures, jusqu'à la station de Trelew, autre no man's land. Aargh. Je prends un remis pour aller dormir en ville, mais le prix des hotels et auberges me dresse les cheveux sur la tête. Alors je marche jusqu'au terminal de bus, m'installe sur un banc tout près du radiateur, et espère y passer la nuit.

Hélas, le gardien de la sécurité se plante devant moi pour me demander à quelle heure est mon bus. J'improvise : le premier pour Puerto Madryn demain matin. « Niña », dit-il (il a la soixantaine et ressemble à un gros nounours bienveillant), « tu ne peux pas rester ici. Je ferme le terminal et je mets l'alarme en route ». Là c'est moi qui suis alarmée. Oups. Je lui fais mes yeux de cocker battu, et lui demande, avec une vraie petite inquiétude qui perce, où je peux aller seule et sans lanterne à une heure du matin, mettant ma pauvre petite carcasse de femme vulnérable en danger ? (j'omets, par étourderie, de lui dire que je suis ceinture noire de taekwondo). Il soupire. « Je vais fermer le terminal, et tu ne bouges pas d'un cil sinon tu vas déclencher les alarmes ». Puis il approche un autre banc pour me faire un lit, et me souhaite une bonne nuit ! J'en ai de la chance ! Courte, la nuit. A cinq heures et demie du matin, le nounours de la sécurité me réveille en murmurant : « chiquitita, chiquitita » (toute petite... moi ?). Il ouvre les portes.

Je vous épargne la suite, mais bon : après ça, ça a été Trelew / Puerto Madryn en bus ; Puerto Madryn / Bahia Blanca en camion avec deux chauffeurs sympas. A Bahia Blanca, même doute pour passer la nuit, mais cette fois j'ai trouvé un lit dans un hotel pour un prix correct. Puis Bahia Blanca / Saladillo avec un chauffeur émotif et papa poule, et enfin Saladillo / Buenos Aires avec un autre chauffeur qui sillonne l'Amérique latine depuis 35 ans en camion et m'a fait parler jusqu'à très soif de toute l'histoire de France, sa géographie, ses phénomènes de société, et blah blah blah... à déblatérer comme un chameau en état de presque épuisement, j'ai cru que j'allais choisir de rentrer à pied !

 

Mais voilà, je suis de nouveau, pour ces derniers jours, chez Ariel à Buenos Aires.

Et comme vous pourrez le constater, j'ai parcouru en bus et en camion environ 10271 km. Sans compter les petits trajets...

 

Je conclus en ajoutant, s'il le veut bien, le commentaire d'Arnaud qui m'a fait rire aux éclats dans un obscur cyber de la capitale :

« Tu sais, c'est pas en me racontant comment tu fais tes milliers de kilomètres sans le sou, en gelant, avec des alcooliques fumeurs, et en dormant sur des bancs, que tu arriveras à me faire peur ! »

 

Héliette



Publié à 05:32 le 21/08/2007 dans Argentine
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Puerto Piramides, et quelques tranches de baroudage en vrac.

Je met sur cet article, un peu en vrac, des petites tranches de vie du baroudage d'Héliette, que j'ai extrait de ses mails. L'essentiel étant son séjour à Puerto Piramides.

Arnaud

 

Le musée du vin - où l'on voit la bonne étoile de la Claque-Galoche agir sans même se masquer.

J'ai eu beaucoup de chance sur la fin de ma journée, j'ai d'abord pris le bus pour aller à la cave à vin et je n'avais pas de monnaie, donc le chauffeur, qui n'en avait pas non plus, ne m'a pas fait payer. Ensuite je ne savais pas ou j'étais, et ma voisine de bus vivait juste en face de la bodega, donc elle m'a guidée... Et voila que la visite de ce musée de 5000 pièces est guidée, gratuite et la dégustation avec ! Je goûte le fameux Malbec, delicieux, et demande si je peux décoller ou emporter une étiquette.... et on m'en file une collection ! Ce n'est pas fini : je faisais la conversation a deux quinquagénaires de Cordoba, et donc ils m'ont ramenée en ville... Ou j'ai finalement rencontré mon hôte, Claudio.

 

Voyagez, et faites des rencontres inoubliables...

Je lisais tranquillement, après l'agitation d'un film avec Bruce Willis où ça grouillait de types en tenue SWAT et FBI. Et soudain le car s'arrête, je lève le nez et me trouve face à une cagoule et une mitraillette ! J'ai fait un sacré bond intérieur. Un deuxième type est monté aussitôt, mais lui au moins était étiqueté POLICIA. Et là, soupir de soulagement...

 

Puerto Piramides, son océan, ses baleines...

Puerto Piramides, c'est un lieu tout petit, tout désert, où j'ai déniché à grand peine une chambre à 15 pesos dans une maison en tôle qui est isolée avec des bouteilles de soda en plastique... Mais voilà, en route, je suis restée le nez collé à la vitre pour suivre un troupeau de guanacos sauvages, et en descendant du colectivo n.2 après 25h30 de route, me voilà scotchée sur la plage : à cinquante mètres dans la flotte, les baleines s'éclatent. J'hallucine ! Je suis donc allée marcher à cinq km de là voir les loups de mer, les créatures les plus apathiques que j'aie jamais vues. Tous les quarts d'heure ça bouge un cil, ou une patte, et parfois au bout de trente minutes d'intense sieste ça se réveille pour bailler et se rendormir... il n'y en avait que cinq ou six, et j'étais en hauteur, sur la falaise, pour les photographier... faudra faire usage du zoom pour bien les voir !

 

Je viens de passer deux heures et demie en mer. J'ai pris la compagnie la plus chère en grimaçant, mais quand ils m'ont dit que le capitaine avait tendance à oublier de rentrer quand il y avait des baleines, je me suis dit qu'au moins ce n'était pas un de ces rapaces qui sort en mer chrono en main pour emmener le plus de passagers possibles. J'ai eu raison - en fait on a payé pour une heure... et cette sortie en mer n'a pas de prix...

On est monté à une petite vingtaine dans un hors bord et on a parcouru la péninsule... le capitaine s'arrête... et une baleine surgit à cinq mètres deux minutes plus tard, elle nous contourne, balance un jet d'eau et se casse... et ressort, avec sa drôle de tronche de baleine franche australe, dardant son regard et ses mollusques dans notre direction. J'ai regardé une baleine dans les yeux ! Et mieux encore, je l'ai photographiée !! Bref, me voilà ahurie devant cette baleine, quand deux autres se mettent à faire des sauts au loin. Trop loin... on entend juste les splashes... (là,c'est un pluriel à l'anglaise)

On sort de la péninsule, contrairement aux autres bateaux qui font tous demi-tour. Et là... une mère et son petit. Le baleineau très curieux, avec son bide tout blanc comme un orque, a décidé de venir nous voir. Il saute et s'éclate dans l'eau en approchant... la mère essaie de l'éloigner. Mais là, hop ! Il surgit à dix mètres, saute et retombe...! Et je prends encore de belles photos... Un peu plus loin ce sont deux ou trois baleines qui ont décidé de faire un ballet... elles sortent la queue de l'eau, et restent ainsi en l'air un moment. Des mouettes viennent les piquer du bec. Et elles sont là, à dix mètres, jusqu'à ce que l'une d'entre elles longe le bateau... à portée de main. Je suis ébahie. Et complètement crevée maintenant, la mer ça épuise.

 

Hier soir, toute nostalgique dans ma solitude, je suis allée voir le coucher de soleil sur la péninsule, avec les baleines qui surgissaient par ci par là de manière hallucinante : elles apprennent à nager à leurs petits le soir quand plus personne ne les dérange. Et un loup de mer a sorti la tête à quinze mètres de là, impossible de le photographier, mais il est resté un long moment... après quoi je me suis fait embarquer par les flics. Je revenais paisiblement, et un type en uniforme m'a interpellée pour savoir ce que je faisais là, si j'étais perdue... deux minutes après j'étais au poste de la police maritime, entourée de quatre flics... qui venaient de m'inviter tout gentiment à boire le maté !

 

J'ai décidé d'un commun accord avec moi-même de vous épargner la scène insoutenable où l'on voit les policiers sus-cités boire du vin coupé au... fanta. Il faut probablement de tout pour faire un monde, mais il est certaines choses que l'humanité ne devrait jamais savoir...

 

Comodoro Rivadavia, parfois pas besoin de faire de longs paragraphes.

C'est une ville pétrolière laide et la plus chère du pays. J'ai décampé vite fait : j'ai un ticket pour El Calafate et son immense glacier le Perito Moreno qui sera ma dernière étape avant retour sur la capitale.

 

Le Perito Morino - Eh, c'est l'hiver là-bas, alors aux pieds d'un glacier, imaginez !

Ici en arrivant j'avais l'impression que les mots se solidifiaient en sortant de ma bouche, mais ça c'est un truc normal près du Perito Moreno...

 

Héliette

 

Et ça sera tout pour cette fois, Héliette devrait écrire la fin elle-même dans une semaine, une fois rentrée !



Publié à 03:13 le 17/08/2007 dans Argentine
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Héliette en dessin.

Les aventures de la claque-galoches inspirent des gens. Pour ceux qui ne le savent pas, Héliette fait les textes d'une BD dessinée par Olivier Ferra, sur le thème du Tibet.

Et bien Olivier a mis en dessin une des photos d'Héliette, que voici :

Llama 2 fait la bise à Héliette, en dessin.

Le blog du coupable c'est par là : http://dolma.over-blog.com/

 

Quant-à moi je fais grève, c'est comme ça, ya pas de raison que ce fichu llama en ait plus que moi, je suis officiellement jaloux.

 

Arnaud.



Publié à 02:46 le 14/08/2007 dans Divers
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Episode cinq : La cordillière des Andes

Hier matin, je me réveille à 5h01 après la célèbre chanson de Calogero "Né à St Sim" (!? celle-là je ne sais pas où je suis allée la pêcher !? Quel drôle de rêve) et un quart d'heure plus tard je suis emmitouflée et tremblante dans un car non chauffé, avec une écharpe et Warwick autour des oreilles pour éviter qu'elles ne tombent. Le chauffeur conduit avec des gants. Chacune des respirations de chaque passager forme un nuage devant sa bouche... on grelotte tous. Deux heures plus tard, on nous change de bus. Il me faut dix minutes pour retrouver une sensation dans les orteils et dix autres pour que la brûlure passe !! Je m'endors... et me réveille au milieu de montagnes enneigées. Nous sommes presque à la frontière du Chili. Puente del Inca, petit village dans une vallée enneigée, trois pistes de ski, une station de train qui n'a pas fonctionné depuis le président Menem. Je descends et aide une dame qui a du mal à porter ses sacs, l'accompagnant jusque devant chez elle, et deux secondes plus tard un type arrive et illustre la loi du karma : je viens de rendre service, et il arrive pour me rendre la pareille. Il me voit frigorifiée et m'invite à prendre un café bouillant au refuge. Son ami m'offre des céréales et des cacahuètes à grignoter plus tard.

 

Puente del Inca est une roche qui enjambe naturellement le Rio de las Cuevas, et en contrebas coule de l'eau de source sulfureuse et chaude dans laquelle j'irais bien me baigner s'il faisait un peu meilleur... pour monter à 4 km de là voir le sommet de l'Aconcagua (6962 m), je marche contre le vent. Chaque rafale glacée m'aveugle de poudreuse. Je me couvre comme je peux : capuche, casquette et écharpe enroulée autour de la tête jusqu'aux yeux suffisent à peine à me protéger du froid. Mais il fait un soleil superbe, et je dois souligner que jusqu'ici j'ai une chance phénoménale : où que j'aille il fait beau, même s'il a plu la veille et pleut le lendemain, et en plus je rencontre beaucoup de gens adorables. Pourvu que ça dure... Soudain, l'Aconcagua est là... un sommet qui lorgne au dessus des autres, coiffé d'un nuage de poudreuse qui virevolte au gré du vent. Impossible de marcher dans le parc national, dont l'entrée croule sous la neige...

 

Je redescends et des Brésiliens sympas me demandent de les prendre en photo devant l'Aconcagua, après quoi ils me font une place dans leur voiture et me ramènent au village. Je vais déjeuner de galletas, carottes et fromage fondu, le repas presque quotidien qui est aussi le pique-nique le plus économique. Et hop, un tour au cimetière... Oui, je sais, je hante pas mal ces lieux, mais il faut imaginer la poésie de ce cimetière, dernière demeure des alpinistes andins morts sur l'Aconcagua, avec sa croix celte qui tranche dans ce paysage de bout du monde, et ses croix sombres qui contrastent avec la neige. Pour aller au plus près je parcours quelques centaines de mètres avec de la neige jusqu'aux genoux, en prenant soin de marcher dans des traces précédentes histoire de ne pas brusquement disparaître dans un fossé... Curieuse sensation que celle d'un sol immaculé et craquant comme une biscotte qui se dérobe sous chaque pas et éclabousse de fraîcheur indésirable mes jambes déjà congelées...

 

Le vent tombe. Il fait chaud soudain. Je reviens vers Puente del Inca, et assise en attendant le colectivo, je songe un peu rêveuse à tous ces paysages, tous ces mondes qui cohabitent en un seul pays...! Un berger allemand est en train de s'éclater comme un fou sur les pistes de ski en suivant les skieurs. On parcourt diverses vallées couvertes de neige avant de commencer à redescendre vers Mendoza. C'est une route magnifique. Et le coucher de soleil sur le lac de Potrerillos, lové au coeur de montagnes rougeâtres saupoudrées de neige immaculée, est la conclusion naturelle de toute cette beauté environnante.

 

Ce n'est que le bruit d'une pierre heurtant violemment le pare-brise du bus qui me tirera de cet état agréable : des crétins sur un pont ont failli causer un accident. Je prends des éclats de verre sur les doigts, et le chauffeur a une estafilade à la joue... Il reste zen et nous rentrons sans trop d'encombres, un immense impact menaçant de craquer définitivement sur le pare-brise... ce qui me rappelle, incidemment, qu'avant-hier à Mendoza il y a eu une manifestation pour protester contre l'insécurité. Mais après une telle journée vibrante d'énergie, même cet acte de stupidité ne peut me mettre de mauvais poil...!

 

Héliette



Publié à 01:18 le 8/08/2007 dans Argentine
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Episode quatre : Salta, toujours.

Quelques infos sur les Salteños :

- Ils ont pour habitude de manger environ un kilo de viande par jour sans sourciller.
- Ils ont tendance à mélnager leur vin blanc avec du soda.
- Quoi qu'ils fassent, y compris au volant, ils mâchonnent des feuilles de coca.
- Ils partagent comme tout le reste de l'Argentine leur maté en toute convivialité : ils se passent la même bombilla et la même paille et donc, par la même occasion, les mêmes microbes.
- S'ils sont en train de conduire et que le piéton ne traverse pas assez vite, tant pis pour lui.
- Ils paient un peso pour 100 grammes de viande ou 1 kg de bananes, mais pour les légumes et les laitages, il faut payer cinq fois plus cher... ce qui laisse peu d'options en terme de régime économique.

 

Et maintenant venez donc avec moi faire un tour de ces derniers jours. La province de Salta, voisine de celle de Jujuy, est un lieu absolument magnifique et lunaire... Dimanche matin, j'embarque avec Margaret, l'autre voyageuse qui loge chez Horacio, pour découvrir sur deux jours Cachi et Cafayate. Nous sommes quatre dans la voiture, avec Victor, le chauffeur. On va vite découvrir que Victor mâche des feuilles de coca en conduisant, est incompréhensible parce qu'édenté, et ne rechigne pas devant un verre de vin tout en tenant son volant... En plus il a un sens de l'humour douteux, puisqu'il n'hésitera pas à me bâcher allègrement plusieurs fois, ainsi que Margaret, en plus de vouloir nous plumer sur les tarifs - enfin, jusqu'à ce que je lui explique clairement une ou deux choses... Pour aller jusqu'à Cachi, on parcourt de sinueuses et étroites routes de montagne qui ouvrent sur des vallées multicolores, et quand on arrive au parc national des Cardones, c'est soudain devant un désert de cactus à la Lucky Luke qu'on se trouve... car le cardon est cette variété de cactus qui ressemble à un porte-manteau, et que les Indiens Tilcaras et Cachaquis utilisaient autrefois pour construire le toit de leur maison... Le bois de cactus, une fois épépiné, est apparemment solide. La technique est encore utilisée de nos jours sur les maisons en terre. Evidemment, sur des kilomètres, c'est
époustouflant.

Des condors survolent les montagnes, au loin. Ils nous accompagneront tout au long de ces deux jours. Nous arrivons à Cachi : petit village de mille habitants, en gros, cinquante voitures, et vingt cars de touristes par jour ! Nous nous posons pour déjeuner, un véritable asado à l'ancienne - nous, on appellerait ça barbecue, mais ici c'est tout un art de vivre. L'après-midi est tellement surprenant par ses changements de paysages que je goberais les mouches s'il y en avait, parce que je suis bouche bée. Des envols de perroquets verts et bleus ponctuent régulièrement notre passage. Un paysage de roches rouges et oranges se dresse sur des kilomètres et des kilomètres, canyons et gorges en enfilade, depuis le village d'Angostaco où on a dégusté un vin artisanal. Et pour finir, la lune, ronde et superbe, se lève au dessus de la montagne, assise entre deux cimes comme dans un écrin...

 

Le lendemain, nous quittons Cafayate pour remonter vers Salta en traversant les vallées calchaquies. Incroyable : du sable blanc et luisant atteste de la présence de la mer il y a des millions d'années, et nous voilà au coeur d'une palette de couleurs ahurissante où que l'on regarde... sable blanc, arbres jaunes - car le bréa est jaune vif, si si - roches rouges, roches marron, roches vertes... On s'arrête au milieu de nulle part et je descends au petit trot faire une photo (oui, j'ai toujours ce côté pénible) : je suis seule, entourée de sable, devant une formation rocheuse éclaboussée de soleil qui ressemble à un château médiéval. Soudain, un mouvement bondissant et répétitif sur ma droite... je tourne le regard et vois ce que je prends pour un écureuil, avant de réaliser avec un choc que j'ai devant moi... un CHAT DES ANDES !

Je miaule.

Il s'arrête net. Nous nous observons. Un petit chat sauvage avec une queue touffue et des poils longs... J'esquisse un mouvement pour le prendre en photo et il s'enfuit. Je reste émerveillée : voir un chat des Andes était un de mes souhaits avant de partir (je me disais que c'était plus réaliste et moins dangereux que souhaiter voir un jaguar...).

Ce n'est pas la fin de mes mésaventures, car un peu plus loin des llamas sont attachés devant ce panorama magnifique. Petit point qui mérite éclaircissement : j'écris llama à l'espagnole avec deux L parce que sinon je visualise un moine tibétain en robe rouge, et ça me perturbe !! Et que se passe-t-il quand je m'approche ? Non, ils ne me crachent pas dessus, parce que je ne suis pas le capitaine Haddock, mille sabords ! Mais le petit llama blanc fait un bisou à son frangin, en tout cas ça y ressemble, et que fait le frangin ? Il me fait passer le bisou !!

Llamas un fait la bise à Llama deuxLlama deux passe la bise à Héliette

Après ça inutile de dire que j'ai un sourire idiot collé sur la figure pour le reste de la journée. C'était vraiment trop adorable. On finit par aller faire un tour au Dique Carra Cobral, un immense lac tout bleu au milieu des montagnes... et je n'en reviens toujours pas de cette balade...

 

Je pars donc, quelques jours plus tard, pour le nord de Salta. Entre-temps j'ai cuisiné un dal bhat, plat indien, pour les couchsurfers du coin, et eu l'occasion d'aller boire un pot plusieurs fois avec Margaret et d'autres voyageurs et Argentins du coin. C'est pour cette bonne ambiance que je reste à Salta plus longtemps que prévu. Mais je parlais donc du nord. Je me lève un matin à 5h, une heure qui ne devrait pas exister pendant les vacances, pour aller visiter Purmamarca. Le colectivo me jette à trois kilomètres, sur un carrefour routier, et je monte à pied jusqu'au village, doublée par des bus de touristes... Un habitant de Purmamarca, Rocky (aucune ressemblance avec Stallone) m'accompagne et me fait profiter de ses connaissances sur la faune locale. Ainsi je peux donner un nom à ce piaf jaune vif qui vole autour de nous : le quitupi. Les noms sonnent précolombien ? C'est normal, car cette région a été dominée par les Incas après qu'ils aient vaincu les tribus locales. Ainsi Purmamarca, Tilcara, Humahuaca ont été baptisées du nom de leurs tribus respectives, et la faune locale, plutôt par les Incas. Fin de la note culturelle !

 

On ne m'avait pas fait une blague : le village de Purmamarca est surplombé par une montagne qui éclabousse les yeux de ses sept couleurs différentes. Du rouge du rose du vert du jaune du marron et des nuances en simultané (donc sans ponctuation, pour que ça saute aux yeux !). J'en fais le tour, tranquillement, escalade un petit sommet en remontant une crête vaguement dangereuse (si je glisse à droite on me retrouve cinq mètres plus bas, à gauche, cinquante... alors j'évite de glisser) pour avoir un meilleur panorama. C'est une vallée multicolore. Un truc pareil, il faut le voir pour le croire. Je redescends après avoir pris ma bouille hilare devant cette toile de fond, avec un sens aigu du ridicule, en faisant toboggan sur mes pieds et mes mains pour ne pas faire un vol plané...

 

A Purmamarca, il y aussi un algarrobo millénaire dans lequel ma famille a fait son nid : je parle d'une colonie de fourniers, vous savez, ces piafs qui font leur nid en forme de four... et l'algarrobo est un arbre, bien sûr. J'embarque ensuite pour Humahuaca, encore plus au nord, après avoir mangé des tamales. Les tamales, quoi ça ? Du maïs bouilli avec un peu de légumes et de viande dans sa propre feuille. C'est délicieux, à mon goût meilleur que les humitas... lesquelles sont du maïs pilé et cuit dans sa propre feuille, avec une autre sorte de viande et une autre sorte de légume...

Humahuaca m'enchante. Je suis dans les Andes ! Les Andes telles qu'on se les imagine, car le village est peuplé de Quechuas, visages typiques et parcheminés, les ruelles sont pavées, la flûte de pan sévit dans tous les coins. Des stands d'artisanat sont plantés partout, et j'en profite pour acheter pleins de cadeaux à faire à mon retour... pour emporter et offrir un peu de cette ambiance. Le cabildo, monument historique du village qui servait plus ou moins de lieu de gouvernement, est un bâtiment aux murs blanchis à la chaux qui me transporte immédiatement dans tous les clichés que je pouvais avoir des Andes... si vous avez les mêmes vous voyez ce que je veux dire...

Je fais le portrait d'une charmante vieille Quechua avec ses deux petits-enfants. Je lui demande la permission. Elle répond : « Propina ? » (des sous...) et je rétorque immédiatement : « Sonrisa » (un sourire). Ça marche : elle éclate de rire ! On se sourit de toutes nos dents, et elle me tend la main quand je pars, mais pas pour me demander de l'argent : pour serrer la mienne. Il se passe la même chose un peu plus loin avec un couple de petits vieux qui me font fondre tant ils sont adorables - complices, hilares, ridés comme de vieilles pommes, habillés traditionnellement. Cette fois quand je leur dis qu'en guise de remerciement ils n'auront pas un peso mais un sourire, ils se mettent à rire et veulent tout savoir de moi - qui je suis, d'où je viens... Et quand je les quitte ils me serrent la main chaleureusement, de vieilles mains fripées et rêches. Je suis ravie de cette expérience, parce que vraiment, ça marche : quand on espère le meilleur des gens, ils tardent rarement à le donner...

Je quitte Humahuaca à regret, j'ai adoré le coin. Je m'arrête à Tilcara sur le trajet du retour, pour aller voir le Pucará, ruines partiellement reconstruites qui laissent imaginer la vie des Indiens d'autrefois. Les Tilcaras vivaient ici, dans cette sorte de forteresse qui ressemble à Macchu Pichu en miniature. La vue est superbe parce que le soleil se couche, mais ma visite est de très courte durée. Et je finis cette journée exténuante à une heure et demie du matin...

 

Allez, devinette : ma prochaine étape porte le même nom que le capitaine dans « Les mystérieuses cités d'or »... Où cours-je ? Où vais-je ? (Dans quel état j'erre ?)

J'en profiterai pour aller voir le deuxième plus haut sommet du monde après les Himalayas. Allez, c'est facile, ça commence par un A et c'est un lieu légendaire...

 

Héliette



Publié à 02:34 le 6/08/2007 dans Argentine
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De Buenos Aires à Salta, en vrac.

28 juillet. A partir de maintenant, voilà les anecdotes classées par lieux et non plus par dates, adieu la chronologie, vive le vrac !

 

Buenos Aires.

Ariel m’emmène déjeuner chez sa grand-mère, avec son père. Nous allons dans le quartier de Lanus, à l’adresse que j’ai si souvent écrite sur les enveloppes destinées à mon correspondant. Ariel me montre son ancienne école, un peu décrépite, et les quelques bidonvilles qui ont commencé à coloniser le coin après la catastrophe économique de 2002. On a réussi à trouver du gaz pour la voiture : ici tous les véhicules, ou presque, roulent au gaz, mais depuis le début de la semaine il y a eu une pénurie. La Bolivie ne fournissait plus…

La grand-mère d’Ariel me saute littéralement dans les bras. Elle entend parler de moi depuis longtemps ! Elle a préparé des galettes de maïs grillées avec des oignons, des lasagnes de légumes et une boisson locale, le cuyano, à base de plantes. Par égard pour Ariel il n’y a ni viande ni produit animal, mais c’est source de conflit entre lui et son père Cesar, qui ne comprend pas comment son fils a pu devenir l’exacte antithèse de l’Argentin – à savoir, les Argentins ne mangent que de la viande accompagnée de bière. Plein d’espoir de trouver en moi une alliée, Cesar se tourne dans ma direction et demande :

- Tu no tienes una religion, verdad? (toi, tu n’as pas de religion, hein ?)
- Si. Soy budista.
- Nudista !??

Je ne suis pas sûre qu’il y ait besoin de traduire ! On est tous morts de rire. Ariel ajoute que je ne peux pas pratiquer ma religion l’hiver, il fait trop froid !

 

Dans Buenos Aires, je visite aussi le jardin botanique, plein de chats câlins et pas sauvages du tout : on leur tend la main, ils vous tendent le ventre… autant dire mon bonheur ! Le jardin japonais a un étang rempli de poissons rouges si gros qu’ils en sont presque effrayants, et une pensée impromptue me traverse l’esprit : dites-moi qu’on ne les prépare pas en sushis ! Je profite de la journée ensoleillée pour visiter le cimetière de Recoleta, où sont enterrées de nombreuses personnalités, héros de la patrie, politiciens, et Evita Perón. Si vous ne savez pas qui est Evita revoyez le film avec Madonna… Sa phrase la plus célèbre était : je reviendrai, je serai des millions. La plupart des Argentins lui vouent un véritable culte. Bref, me voilà en train de me promener dans ce cimetière qui ressemble à un petit village avec ses avenues, tant et si bien que je m’imagine sans peine frapper à la porte d’un mausolée comme on frappe à une porte. Les seuls habitants de ce cimetière sont… les chats, et là vous me voyez venir ! Pendant que tous s’extasient devant la tombe d’Evita, je gratte le ventre de ces fripouilles et compose un petit poème débile, comme un pied de nez :

 

Les os de Recoleta
Poussières de célébrités
Dépouilles immobiles et muettes
Témoignent de la futilité du monde
Tandis que les chats – ah, les chats
Reposent en paix.

 

Et ainsi, de cette journée pleine de soleil et de félins, je tire une énergie qui me ressource, même si je suis, après tout, au beau milieu d’une ville très polluée.

Des chats au cimetière de Recoleta

 

(Lundi dernier) Puerto Iguazu.

Me voici dans l’extrême nord de l’Argentine, à Puerto Iguazu. La température entre la capitale et ici varie d’une vingtaine de degrés et c’est ainsi qu’après 1500 km de route, en descendant du bus avec mes deux pulls polaires, je me mets à suer dans la chaleur humide jusqu’à trouver un point de chute pour dormir. C’est la ville aux trottoirs glissants : la terre est rouge et fine, déposée partout pour transformer le sol en patinoire dès
qu’il y a un peu d’humidité.

Je marche jusqu’au fleuve : ici, sur cette rive, je suis encore en Argentine, mais face à moi sur les deux autres rives, j’ai deux autres pays : le Brésil et l’Uruguay. On voit flotter leurs drapeaux au beau milieu de forêts denses.

Et puis le lendemain, c’est une journée d’émerveillement. Les chutes d’Iguazu sont parmi les plus impressionnantes du monde, juste après celles du Niagara, bien que le débit de la plus grosse, la Garganta del Diablo, soit le plus puissant au monde. J’entre dans ce parc naturel tranquillement, au petit matin, quand les cohortes de touristes ne sont pas encore arrivées, et descends le long d’un sentier jusqu’à atteindre la rive. Dès que j’aperçois les chutes pour la première fois, je m’exclame : “No way! No fucking way!”. A ce point de mon récit je me dois de faire une parenthèse : (il semblerait que je ne sois pas très douée pour pousser des exclamations d’émerveillement spontanément lyriques. Ainsi, au Maroc, après deux heures d’escalade ardue dans le désert, de nuit, à la recherche désespérée du sommet, j’ai atteint la crête, essoufflée, en criant : “Putain, enfin !”. Pas glorieux, ouais, je sais. Et le langage, pas fleuri du tout. Alors ne me demandez pas pourquoi devant les chutes d’Iguazu l’exclamation est sortie en anglais, j’en sais rien. Fin de la parenthèse : )

Les chutes d'Iguazù

Je descends au petit trot jusqu’au bateau qui me dépose sur l’Isla San Martin, et escalade avec entrain les marches qui mènent juste devant les chutes. Le vacarme est assourdissant, mais c’est magnifique. Autre effet de la spontanéité : j’ai envie d’y plonger! Comme dirait l’autre, que d’eau, que d’eau… et comme je m’y jetterais avec bonheur. Bien entendu je serais immédiatement broyée, ce qui ôterait le plaisir de la fraîcheur.

En remontant pour aller découvrir d’autres sentiers, je tombe en arrêt devant quelques oiseaux qui sont très jolis, mais trop loin pour que je les prenne en photo. Et me voilà à siffler comme une démente pour qu’ils approchent, pendant dix minutes. Le pire, c’est que ça marche ! Les urracas finissent par se poser juste en face de moi et m’observer, tournant la tête d’un côté et de l’autre, et nul besoin de parler pour savoir ce qu’ils pensent – c’est quoi cette énergumène débile? Je prends quelques photos sympas.

La Garganta del diablo, c’est juste indescriptible. Si vous voulez une vague idée de ce à quoi ça ressemble, il y a quelques photos, mais en réalité c’est à couper le souffle…

Un peu plus tard je croise enfin des coatis. J’en fais un délire de photos. Ces trucs-là sont adorables! J’ai aussi, allez savoir pourquoi, attiré sur ma main gauche sept ou huit papillons différents, dont certains ne m’ont pas quittée pendant cinq bonnes minutes…

Un papillon

 

Resistencia

Le lendemain, je suis à Resistencia avec deux Allemandes, Annika et Yasmina, et un Suisse, Guillaume. Nous parcourons la ville aux 500 sculptures, mais nous sommes peu impressionnés par ce qu’on voit. Yasmina et moi grimpons dans un arbre pour secouer les branches et faire tomber des graines qui s’utilisent ici pour fabriquer des bijoux. Et à part ça, pas grand chose, à part que Resistencia était une ville de transit avant Salta.

 

Salta

J’y suis ces jours-ci. Je loge chez Horacio, grâce au couchsurfing, et je suis vraiment bien tombée, il est très sympa. Margaret, une Irlandaise qui est hébergée aussi, est également très cool. La ville de Salta est un coin agréable, à taille humaine, avec une place à l’espagnole et une architecture coloniale assez présente. Beaucoup de Boliviens viennent vendre leur artisanat, et bien que les nuits soient glaciales, il fait beau pendant la journée. Tout cela contribue à construire une ambiance agréable.

Horacio m’a donné une clef de son appart. Hier soir, me voilà sur le point de rentrer, et la clef n’ouvrait pas la porte ! Je me sens ridicule à essayer cent fois de faire tourner la serrure. Des voisins passent, amusés. Je grince des dents, essaie encore. Ce matin la clef fonctionnait ! C’est le comble ! Je renonce et m’asseois dans le couloir à lire un livre, mais il fait nuit et toutes les deux minutes, la lumière s’éteint. Bientôt on peut me voir en train de lire – clic, plus de lumière – je me lève pour allumer – clic – et essaie encore la clef dans la serrure – rien – et me rasseois pour lire et soudain – clic, plus de lumière… le manège dure une heure et demie. Je ne peux pas appeler Horacio, le numéro de portable est resté dans l’appartement puisque je n’étais sortie que vingt minutes. Finalement, Alejandra, la voisine qui travaille avec Horacio, me voit, essaie la clef à son tour et me fait entrer chez elle pour attendre. On appelle le propriétaire, qui cale une échelle contre le balcon de mon hôte pendant que le fils d’Alejandra monte et vient m’ouvrir de l’intérieur. Le summum du ridicule !

J’ai fini par manger de la viande. Tous ceux qui me connaissent savent que je suis pratiquement végétarienne, mais en Argentine c’est idiot de ne pas goûter un steak, surtout quand les cents grammes valent 1 peso (25 centimes d’euro…) et que les légumes coûtent deux fois plus cher ! J’ai donc mangé le meilleur steak que j’aie jamais goûté, et compte bien renouveler l’expérience…

J’ai assisté au changement de garde des gauchos ce matin. En poncho et à cheval, ils nous ont fait la presque exacte réplique du changement de garde de Buckingham Palace. Quand on sait qu’ils étaient justement en train de célébrer leur victoire contre les Britanniques… Accompagnés par la fanfare de la police de Salta, ils ont fièrement défilé devant les grappes de gens amassés là et devant le gouverneur de la province, récitant d’une voix forte et assurée leur discours pour la protection de la patrie. Les chevaux piaiffaient, nerveux, comme s’ils étaient à peine domptés, encadrés par deux grands pans de cuir pour protéger les jambes des gauchos. C’était entre le ridicule et l’émouvant. Après tout, jamais les gauchos de l’époque n’auraient marché au pas au son de la fanfare, ils étaient orgueilleux et sauvages eux mêmes…

Demain, je pars explorer les Andes. Vous aurez droit au récit au prochain épisode !

 

Héliette



Publié à 11:11 le 29/07/2007 dans Argentine
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Vendredi 20 juillet, journée de l'amitié. Bonjour les amis !

En sillonnant la ville a bord du colectivo 24, je me suis sentie presque chez moi hier... Quelques noms de rues et d'avenues, et vous comprendrez pourquoi : Anatole France, Longchamps, Boulogne sur mer (si), Rondeau, Lafayette, et que sais-je encore. Voici mon jeudi, fort en rencontres...

 

La Casa Rosada

Je descends à la Plaza de Mayo vers midi, pour me poser sur la pelouse en face de la maison du gouvernement, autrement appelée Casa Rosada a cause de sa couleur. D'autres ont eu la même idée. Ici, c'est le seul endroit où je me trimballe ouvertement avec mon appareil photo : ça grouille d'uniformes. Soudain, mouvement de foule vers un stand qui vient de se dresser. ELLES sont arrivées. En approchant, je me trouve nez a nez avec une petite vieille adorablement ridée, le regard pétillant, et sourde comme un pot. Elle s'anime dès que je me présente, et son mari hoche vigoureusement la tête à chacune de ses suggestions : puisque je m'intéresse au mouvement, je devrais aller au café littéraire pour parler avec les Madres et avoir de la documentation. Car il est 15h30, et comme tous les jeudis depuis 30 ans, les mères de la Plaza de Mayo défilent pour demander au gouvernement des explications sur la disparition de leurs enfants pendant la dictature. Ma petite vieille s'éclipse, non sans m'avoir planté une bise sur la joue, et son mari reste avec un regard spéculateur.

« Qu'est-ce que tu penses de Cuba ? » balance-t-il soudain. Sa question me prend de court. Je reste stupidement la bouche ouverte. Il continue : « Et du socialisme ? tu crois que ça peut marcher ? Bien sur, tu as lu Karl Marx ? » Je suis hallucinée et bien incapable de raccrocher mon cerveau au contexte. Enfin je bafouille que le socialisme, ça dépend si on parle des partis ou de l'idéal, parce que selon moi tous les partis politiques sont amenés a se corrompre avec tous les compromis et les jeux de pouvoir qu'ils doivent encaisser. Il roule des yeux, et se lance dans une tirade impressionnante. Je suis en train de me faire haranguer par un vieux révolutionnaire de 80 balais ! Quand il a terminé, je cligne des yeux. Je n'ai pas tout compris : il lui manque trois dents. Pas facile d'articuler dans ce cas. Satisfait, il me fait une bise et s'éloigne... Je me tourne vers le stand et continue d'halluciner. Comme des vautours, certains touristes arrivent à côté des grands-mères, les prennent par l'épaule pour une photo souvenir hilare, et s'en vont. Est-ce qu'ils savent au moins quelle histoire elles portent sur leurs frêles épaules ? En 1976, lorsque la dictature du général Jorge Rafael Videla s'est mise en place, cela faisait déjà quelques années que la Triple A (Alliance Argentine Anticommuniste) était chargée d'exécuter ou faire disparaître les opposants au régime. L'escadron de la mort, comme on le connaît tristement, avait déjà beaucoup de victimes a son actif. A force de se croiser à taper à toutes les portes, à visiter les hôpitaux et les morgues, les mères des disparus finirent par se réunir, le 30 avril 1977, sur la Plaza de Mayo. Ainsi a commencé le mouvement. Elles étaient mères au foyer, dépassées par la politique, unies par le besoin de vérité. Elles ont subi tous les outrages : arrestations massives, menaces, et pour certaines la torture et la disparition. Les militaires lâchaient leurs chiens sur elles, et elles se défendaient avec un journal... Et néanmoins pendant toutes ces années de terreur, elles se réunissaient pour demander des réponses.

Elles déploient une banderole, ces mères qui refusent le deuil et l'oubli. Trente ans plus tard, des petites vieilles fragiles avec leurs mains veinées et leurs bas bien tirés défient le gouvernement en marchant chaque jeudi à 15h30. On les a appelées les Locas, les folles. Je marche avec elles aujourd'hui, saisie par l'émotion. Un foulard brodé sur la tête, leur signe de reconnaissance adopté en 1978, elles ne sont que treize aujourd'hui.

Madre de la Plaza de Mayo

J'ai feuilleté le sinistre catalogue des disparus, qui rend l'horreur de la dictature si palpable. Les photos en noir et blanc des années 70 montrent des visages jeunes et insouciants, confiants, souriants ; d'autres plus renfrognés, ou surpris et à jamais figés avec une expression grimaçante. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. On peut lire sous leur nom celui de leur famille, le lieu où ils ont étudié... 30 000 disparus... Certains jetés dans le Rio de la Plata, drogués mais en vie, depuis des avions. D'autres torturés, assassinés. Mais pour les mères de la Plaza de Mayo, ils restent les disparus tant qu'il n'y a pas de réponse, tant que l'impunité règne. Encore une fois, je ne parviens pas a comprendre de tels extrêmes, de telles atrocités commises par un gouvernement.

Les disparus

Il y a une vraie douleur dans cette marche pourtant hebdomadaire. Des gens se joignent aux Madres, portant dans leur regard le poids de leur histoire, le souvenir de la dictature. Une pensée me frappe : ne voient-elles pas qu'en défilant autour de cette statue depuis trente ans, elles tournent en rond ? Elles l'ont vu, bien sur : et pour cela elles ont adopté un slogan : Ni un paso atras. Pas un seul pas en arrière. Une quatorzième grand-mère vient saisir la banderole.

Une pause dans la marche. En dix minutes des centaines de photos ont été prises, et feront le tour du monde. Ceux qui ont conscience de ce qui se passe feront circuler le message... La banderole est rangée. Les petites voix frêles des madres pépient. Elles sont applaudies pour leur courage. Et elles reprennent leur marche en s'agrippant par le bras, ratatinées, recroquevillées, mais résolues, vers la Casa Rosada. Une des madres prend un micro. Je regarde autour de moi. Et les pères, dans tout ça ? A l'époque, ils travaillaient, mais aujourd'hui certains sont la. Un vieil homme ému par le discours essuie une larme discrètement ; sur sa veste, il a épinglé la photo de ses deux enfants disparus. Des familles entières ont été raflées... La madre qui parle lance une virulente accusation contre l'église catholique, qui a participé au régime dictatorial et aidé les criminels à fuir en toute impunité. Personne n'est passé devant les juges. La loi de 1983 qui mettait un « Point Final » aux enquêtes contre les criminels est toujours d'actualité, et en 1990 le président Carlos Menem est allé jusqu'à gracier Videla... Je comprends mieux tous ces slogans furieux qu'on trouve sur tous les murs à l'approche des élections. La madre rappelle que l'association refuse les compensations financières qui lui ont été proposées, car la vie humaine n'a pas de prix, leurs souffrances et leurs idéaux non plus : « Celui qui accepte une compensation financière se prostitue ! ». Applaudissements autour de moi. Tant que les disparus le restent, ils sont un puissant symbole politique. Pour cela l'association refuse aussi les exhumations et les tests ADN. On a pris leurs fils et leurs filles vivants, elles refusent de recevoir du gouvernement un tas d'os et des billets.

La marche se termine par des slogans chantés. Je suis dépassée par l'incroyable courage de ces femmes qui se sont élevées pacifiquement contre leurs bourreaux il y a trente ans et ont refusé de se taire depuis. Je vais donc au « Bar de las Madres » à quelques rues de la, et vais sonner a une porte pour avoir un entretien. Evel m'accueille et me mène dans un large couloir jusqu'à son bureau, assez vaste, avec une vitrine remplie de souvenirs et de récompenses laissés par d'autres pays. Elle me fait asseoir et me demande tout net quelles sont mes questions, sur un ton très business, légèrement sur ses gardes. Ce n'est pas comme ça que j'envisageais la conversation avec une Madre, notamment parce que j'envisageais... une conversation, pas un quiz. Ma première question est maladroite et générale, et elle me réfère aussitôt au site Internet : www.madres.org . Alors je décide de me présenter, de lui dire pour quelle raison je suis ici, et deux minutes après elle change complètement d'attitude. Je lui reparle du discours de tout a l'heure, et elle se lance dans une réponse passionnée : « Nous, les mères, on ne peut pas comprendre que d'autres mères acceptent de trahir la lutte de leur fils en prenant une compensation financière. La vie n'a pas de prix, ça n'a pas de sens d'accepter... » La disparition de membres de sa famille est toujours douloureuse, constamment ravivée par son travail bénévole pour l'association, qui possède son bulletin, son université, sa librairie et même sa radio. « Au début », raconte-t-elle, « on défilait pour savoir ce qui leur était arrivé, quand on avait encore un peu d'espoir, et ensuite, quand on a compris qu'ils ne nous seraient pas rendus, on a défilé contre l'impunité. Mais quelle justice après trente ans ? »

C'est pourquoi leur université forme les jeunes à développer un esprit d'analyse, à acquérir une connaissance et une conscience politiques. Autour de moi, il y a des posters violents contre les Etats-Unis : Yanqui afuera ! « Ils ont formé tous les militaires qui ont dirigé les dictatures de l'Amérique latine, a des fins économiques, pour faire de l'argent ». Et l'Europe en prend aussi pour son grade, avec ses colonies. Elle continue, les larmes aux yeux, comme si le deuil ne pouvait jamais se faire : « Nos fils ont été pris par le gouvernement parce qu'ils voulaient le socialisme. On les a appelés terroristes. On nous a appelées terroristes. Mais la vérité, c'est qu'un gouvernement qui se retourne contre son peuple est un Etat terroriste. Ils ont organisé les disparitions parce que les idées de nos fils menaçaient leur capitalisme. » A présent elle craint que l'Argentine ne vote a droite. Je hoche la tête avec lassitude et lui dis que je compatis... Elles gardent l'espoir, las Madres de la Plaza de Mayo, qu'un gouvernement socialiste se retrouve au pouvoir, et que les changements se fassent dans la paix, sans une goutte de sang, comme au Venezuela ou en Bolivie. En attendant, elles continueront de défiler chaque jeudi, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus pour porter la mémoire et les souffrances de la dictature de Videla.

 

Voilà. C'est un beau cadeau, en ce jour de l'amitié, que de vous parler de celle qui unit un petit paquet de grands-mères depuis trente ans, non ? Pour le prochain épisode je serai sans doute a Iguazu... a bientôt, tous !

 

Héliette



Publié à 01:37 le 21/07/2007 dans Argentine
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Un tour en Argentine.

Jeudi 12 juillet

 

J'atterris à Buenos Aires après une nuit hallucinante...

Déjà, sur le vol Paris Madrid, impossible de trouver le sommeil, enveloppée comme je l'étais dans la douce nostalgie du départ. A minuit, l'aéroport de Madrid était désert, et immense, et silencieux : me voilà déambulant comme une somnambule dans deux kilomètres de couloirs éclairés d'une lumière glauque, parmi des centaines de chaises vides et de distributeurs clignotants, me demandant en guise de leitmotiv « c'est encore loin, le terminal B ? »

J'embarque, hagarde, dans une navette qui nous promène à l'autre bout du bout de l'aéroport, autant dire qu'il est immense... Puis dans un avion où j'espère trouver le sommeil après le décollage. Mes deux voisines, qu'on pourrait baptiser Barbie et Radiopotins, parlent sans discontinuer dans un espagnol rapide et saccadé, deux femmes sous amphétamines. Elles sont toutes les deux originaires de l'Argentine et sont heureuses d'aller y retrouver leur famille, qu'elles ont quittée l'une pendant la dictature de 1976, et l'autre pendant la crise de 2001 où l'inflation terrible a causé l'apparition de billets d'un million... Elles ont souffert les deux crises les plus récentes de leur pays, ce qui est une conversation intéressante jusqu'à ce qu'elles se mettent à parler chiffons et parfums. Je ne suis pas très disposée à parler Chanel et chirurgie esthétique à cette heure de la nuit.

Je m'endors. Et suis réveillée peu après par 200 watts dans les yeux et un plateau repas qu'une hôtesse de l'air a posé devant moi. A trois heures du matin, des carottes râpées baignant dans la mayonnaise et du poulet surnagent dans leur barquette en alu et me donnent un haut le coeur. Je finis par avoir ce qui ressemble à une nuit de sommeil, écourtée par le petit-déjeuner que la compagnie nous offre. L'annonce qu'il fait deux degrés au dessous de zéro à Buenos Aires me rafraîchit sérieusement les neurones et me réveille d'un coup.

 

Les formalités d'aéroport accomplies, je sors dans le petit matin très frais de la capitale argentine, toujours au radar. Barbie et Radiopotins ont disparu avec leur famille respective. Dans le hall, je sors d'urgence un pull polaire et une veste pour cesser de claquer des dents, et mon corps révolté me signale qu'hier, je me promenais sous trente degrés... Assise dans un petit café de l'aéroport, je prends un copieux déjeuner (il est plus de quinze heures en France, et le litre de thé que j'ai réclamé à une hôtesse aux sourcils circonflexes ne me tient pas vraiment au corps) et demande aimablement à la serveuse comment atteindre Avellaneda, où vit le père de mon correspondant. L'accent d'ici est curieux, elle prononce ça Avechanea... Pendant qu'elle argumente avec deux de ses collègues, je prends mon temps pour passer en mode « voyage », celui qui me met sur mes gardes en continu et déploie toute mon énergie à observer et comprendre...

On m'a conseillé de prendre un « colectivo », service de bus de la ville, et de descendre à la gare « Constitucion » pour ensuite prendre un autre bus. Je fais comme on m'a dit. A l'arrêt de bus, enfin je devrais dire au poteau qui en fait l'office, un fournier sautillant vient me souhaiter la bienvenue. La ville de Buenos Aires ressemble à beaucoup d'autres sur sa périphérie : routes défoncées, véhicules de tout poil comprenant 2 CV (pour mon plus grand plaisir), Renault 12 ou Clio, voitures américaines, et charrettes tirées par des chevaux... Je pique du nez, et on me réveille à la gare, qui est le terminus. Je saute dans un autre colectivo et demande au chauffeur de m'indiquer Avellaneda, puis me plonge dans la contemplation de ce qui m'entoure.

 

Ce sont les élections, bientôt. Les murs sont envahis d'affiches et de promesses électorales. Le président actuel, Kirchner, semble avoir redressé la désastreuse situation provoquée par son prédécesseur Carlos Menem, mais il est critiqué pour les réformes qu'il a imposées afin de sortir le pays de l'impasse... Partout fleurissent des graffitis très politisés, des slogans, des dessins. Je lis, sur l'avenue Mujeres Argentinas (femmes argentines) : « Eva, el pueblo te venera ». Il s'agit d'Evita Perón, et pour ceux qui ne la connaissent pas il n'y a qu'à se souvenir du film dans lequel Madonna incarnait son personnage. Une banderole clame : « compro pelo largo » avec un numéro de téléphone (j'achète les cheveux longs). Un graffiti furieux demande la libération des prisonniers de Quebracho... Une boucherie gigantesque a le front de s'appeler Super Bambi ! Les avenues font des kilomètres de long, certaines au moins une dizaine, et sont sillonnées en tous sens par plus de 150 lignes de colectivos, ce qui n'est pas simple. En effet, selon qu'on veut s'arrêter au numéro 1 ou au numéro 5000 d'une avenue, il faut prendre un bus différent, ou courir le risque de marcher huit kilomètres...

Au bout d'un moment, je suis convaincue que le chauffeur m'a oubliée, mais je reste quand même dans le bus. Pour un peso, j'ai une visite de toute la banlieue sud de la capitale, et je m'imprègne de son atmosphère... polluée et bruyante. Je descends au terminus dans une gare obscure, avec une remarque acerbe du chauffeur : Avellaneda, c'était il y a une heure et demie ! Il ne comprend pas mon sourire amusé. Je prends le train pour changer un peu et revenir en arrière, assise entre deux petites vieilles fripées, à observer un trio assez bizarrement assorti : une vieille qui tricote en riant des blagues désespérées d'un type d'âge mûr qui a la jambe droite engoncée dans une énorme attelle de laquelle dépassent deux bouts de bois (mystère...), tandis qu'un ado plein d'acné habillé à la James Dean ricane en les écoutant... Je descends à Avellaneda, guidée par un vieux musicien à lunettes qui me pousse très aimablement vers le bon arrêt de colectivo et me dit de descendre à Bartolomeo Mitre 2200. Euh, ok...

L'avenue Mitre est immense. Ici tout est construit par blocs, et la « cuadra » ou pâté de maisons est une unité de mesure. Je suis à « una cuadra » de la rue Elizalde où vit Cesar, le père d'Ariel. Il m'ouvre la porte de sa maison proprette et me fait une bise enthousiaste, il croyait que je m'étais perdue. Il est paralysé du côté droit à cause d'une embolie cérébrale. Il me montre aussitôt la salle de bains et c'est avec bonheur que je prends une douche chaude... Ensuite, on passe trois heures à discuter. Il est Paraguayen, mais il est arrivé ici quand il était tout jeune, et depuis il y travaille tant que son corps le lui permet. Il ne comprend pas la vie et les choix de son fils - Ariel est hindou, végétalien, et vit pour sa spiritualité, ce qui sort complètement des moeurs argentins où rien ne vaut un bon steak et une bière fraîche pour faire la fête avec des amis. Une des soeurs d'Ariel est au Mexique et ne veut pas en revenir, l'autre est ici et vient d'accoucher d'une petite fille, et la mère d'Ariel est partie vivre en Espagne l'an dernier... pendant cette discussion j'ai toute la généalogie de la famille et toutes les amertumes et frustrations de Cesar par rapport à son handicap. Quand Rosa, sa compagne, arrive, elle s'empresse de me faire goûter le maté, boisson nationale qu'on boit dans une bombilla avec une paille. C'est un peu amer, mais bon. Pour ceux que je verrai en rentrant, vous y aurez droit !

 

Quand Ariel entre, nous avons un instant de total silence. Douze ans de correspondance, et je rencontre enfin celui que j'ai fini par appeler mon grand frère ! Deux secondes après je suis dans ses bras, et ensuite on discute tous ensemble, mais mon cerveau ne parvient pas à digérer l'info - c'est mon correspondant, assis en face de moi, avec son crâne rasé... Il m'accompagne chez lui en voiture. Il a une petite maison dans un quartier tranquille, assez confortable pour qui pratique le pragmatisme... Je trouve dans sa cuisine les mêmes choses que dans la mienne : des céréales, du soja, des graines de toutes sortes, des produits bio... Mais il ne mange aucun produit d'origine animale et il est très strict là-dessus, contrairement à moi qui estime que quand on est invité, on se plie aux règles de la maison. Je lui offre de l'encens tibétain et des statuettes hindoues que j'avais rapportées d'Inde, et qui lui seront bien plus utiles qu'à moi. Il m'offre un Bouddha en bois ! Nous mangeons des galettes en buvant le thé et en discutant de nos vies récentes. La sienne vient d'être bouleversée par Tina, dont il dit : « Tu te réveilles un matin, et paf ! T'es amoureux, t'as une copine ! ». Je n'ai aucun mal à le comprendre !

(Parenthèse pour ceux qui ne le savent pas encore : l'homme merveilleux (à qui j'interdis de censurer ça ! (NDl'HM : Dont acte ma princesse... Le texte est intégral !)) qui s'occupe de mon blog - et d'autres choses qui ne vous regardent pas - est mon prince charmant attendu très longtemps et enfin rencontré. Que ceux qui refusent de croire aux contes de fées sortent de ce site !!!)

La cuisine sent le gaz, il y a une fuite permanente. Ariel se chauffe au four... Je claque des dents en silence. Objectivement il ne fait pas si froid que ça, il faut seulement que mon corps s'acclimate. Ariel va être occupé dans les jours qui viennent, il a un emploi du temps surchargé - euh, pas moi qui vais lui en faire le reproche - alors il me laisse sa chambre et les clefs de sa maison. Après quoi, enfin, je tombe à plat dos sur le lit à même le sol et je dors comme un bébé. En France, c'est l'aube...

 

 

Vendredi 13 juillet

 

Brrr, dis-je en me réveillant, il caille ici ! Je suis enrhumée, exténuée et j'ai mal au crâne à cause de la fuite de gaz. Ce n'est pas prudent, mais pas trop dangereux non plus puisqu'Ariel y survit. Il est déjà parti au travail depuis longtemps mais il m'a laissé de quoi manger. Je passe au cyber centre me geler les doigts sur le clavier, et puis j'attrape le colectivo 45 et le métro C pour atterrir en plein Microcentro.

On pourrait être à New York. Même architecture, mêmes files d'hommes d'affaires en costard et de femmes en tailleur traversant la rue par centaines... Les devantures se ressemblent aussi. Un cortège de types habillés en noir et frappant sur des tams tams fait de la pub pour McDo tandis que deux types se postent au milieu de la rue dès que le feu est rouge pour faire lire aux automobilistes les gros titres de la journée, placardés sur un panneau énorme. Partout, des artistes de rue : des acteurs figés dans une pose comique, des magiciens fumeux, des musiciens de tous styles et de tous horizons... de petits vendeurs de gants - tiens, j'en prends une paire, que je glisse instantanément sur mes mains brûlées par le froid - et d'écharpes - celle en poils de lama, pourquoi pas !-, de sacs, de voitures téléguidées, de trucs clignotants et bruyants et parfaitement inutiles... Et les cireurs de chaussures, qui ont leur place attitrée avec chaise fixée au sol, dénonçant une mafia locale de racket et de protection... J'erre longuement dans ces rues piétonnes et entre dans quelques librairies.

 

J'atteins la célèbre Plaza de Mayo. Sur l'avenue qui y mène, tous les jeudis depuis 1976, les femmes et mères des disparus de la dictature défilent et réclament justice, et des réponses. Je compte les rencontrer la semaine prochaine... Il y a l'édifice tout rose du gouvernement, et quelques bâtiments d'architecture ancienne. Je fais un tour au musée de la ville, qui a seulement quelques photos de la Buenos Aires des années trente, éparpillées dans une grande salle pour donner une illusion d'abondance. Puis le musée ethnologique, plus intéressant avec sa description des différentes tribus indiennes qui vivaient en Patagonie autrefois, avec ce cuisant rappel : ce ne sont pas les Européens qui ont décimé ces tribus, mais notre propre peuple au début du XXe siècle. Je n'apprends rien de neuf : les photos exposées sont celles d'Anne Chapman en ce qui concerne les Selk'nam (si vous voulez les voir, cherchez sur Google, c'est là que je les ai trouvées avant mon départ !) et les textes ne sont guère plus détaillés, mais au moins les objets exposés permettent d'en apprendre un peu plus sur la culture des différentes tribus. Je tombe sur un marché artisanal à Cabindo, puis remonte jusqu'au métro dans les rues de plus en plus animées, une main protectrice sur mon appareil photo. On m'a mise en garde plusieurs fois. A voir la paranoïa galopante des porteños, je me dis qu'elle est justifiée. Les agressions sont monnaie courante, les vols aussi. Même dans la rue, une femme se penche vers moi et me conseille de faire très attention ! Ce que je fais. On ne me prend pas à être étourdie quand je suis en voyage, et même quand je suis complètement paumée j'ai l'air sûre de savoir où je vais. C'est pourquoi je suis épuisée quand vient le soir... Je descends du métro à Constitucion et demande au chauffeur du 45 s'il passe par Belgrano. Il hoche la tête. Cinq minutes plus tard je descends, énervée : il retournait au centre ville ! Il fait nuit noire, il est 19h, et Ariel risque de s'inquiéter. Je fais le tour de Constitucion et de ses poteaux où sont affichés les numéros des quelques 150 lignes de colectivos, et finis par trouver un autre 45 dans une rue adjacente. Je monte, et manque de pot, ce n'est encore pas le bon 45. Il me laisse sur une avenue déserte, et là, finalement, je prends un taxi.

 

Le chauffeur est persuadé que je suis du coin, ce qui est plutôt flatteur pour mon espagnol, mais à cause de mon accent il pense que je débarque d'une autre province. On discute aimablement jusqu'à calle Solier, où vit Ariel. Il m'en coûte 10 pesos pour une course de 20 minutes, soient environ 2.50 euros, je survivrai !

Ariel attendait. Sa grand-mère a préparé des empanadas (sortes de feuilletés fourrés) pour nous et des galettes de manioc, que je retrouve avec plaisir. Je n'en avais pas mangé depuis la République Dominicaine. On tchatche un bon moment, et puis je m'en vais dormir, épuisée par cette seconde journée dans le pays.

Dehors, même à cette heure, un fournier chante. On a toujours été une famille joyeuse !

 

Héliette.



Publié à 02:38 le 15/07/2007 dans Argentine
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Ze end of ze Book of Indian Paths

Bonjour à tous,

Car je suis de retour en France, en un seul morceau, avec les cernes, le sourire et la rentrée scolaire.. Tout ça à la fois, un décalage civilisationnel plutôt qu'horaire, mais la réadaptation s'est faite très rapidement, vu que je n'avais que deux jours avant de retrouver les monstres - nommément mes élèves.

Je vous dois quand même le dernier épisode... les derniers jours de Bombay.

Ce n'était qu'une liste de au revoir, à commencer par Manisha, la soeur de Rajesh, si gentille et pleine de douceur. Me voici débarquant sur son lieu de travail, une pharmacie ayurvédique aux prix exorbitants - ils exportent la plupart de leurs produits. A cause des inondations, le bureau a une belle ligne noirâtre horizontale à plus d'un mètre cinquante de hauteur, autant dire que tout ce qui était en dessous (ordinateurs, archives, fichiers...) a joyeusement coulé début juillet. Avec les disquettes de sauvegarde - est-ce que ça flotte, une disquette ? Manisha est surprise et heureuse de ma visite, et elle s'empresse de me servir un soda orange fluo que je bois sans sourciller. Son patron vient me faire un brin de causette et quand il constate que je voyage seul, le voilà qui s'exclame : "Vous êtes seule pour voyager en Inde ?! Je vous le déconseille. Trouvez-vous un compagnon de route, vous allez rencontrer des difficultés sinon... Sérieusement, vous ne devriez pas vous déplacer en train..." Je lui explique que c'est trop tard, je pars après-demain. Et que le seul véritable problème que j'aie eu, c'est le tout premier jour, avec la police... Ce qui est effarant, rétrospectivement. Manisha commence par s'excuser si sa famille a commis le moindre impair et je crois rêver ! Ils m'ont accueillie comme un membre de la famille après tout ! Je prends congé en lui promettant que je téléphonerai dès mon retour pour dire que tout va bien.

Pendant cette conversation il y a eu deux coups de fil : Rajeshwari, qui voulait savoir si j'avais trouvé le bureau de Manisha sans me perdre, et Jayashree, qui voulait savoir la même chose. C'est du cocooning à ce niveau !

Je ressors dans le quartier de Mira Road et suis doublée par un tout petit bonhomme de six ou sept ans qui porte un énorme seau d'eau. A une centaine de mètres, c'est le marché des porteurs : il y a un slum au bout du chemin, sans eau courante évidemment. Alors les porteurs en herbe comme ce petit-là ou les vieux tout courbés ont fait leur métier de transporter l'eau d'un endroit où on en trouve à celui où il n'y en a pas... Je les observe un instant. L'eau si précieuse et nécessaire, ils vont la chercher tous les matins à un ou deux kilomètres.

Jayashree m'a cuisiné un énorme repas...

Samedi 27 août 2005

C'est le festival de Krishna. Hier toute la famille a joué aux cartes jusqu'à minuit, les yeux presque fermés de fatigue, pour attendre l'anniversaire de la naissance de Lord Krishna. Je n'ai rien compris aux règles du jeu, mais j'ai vu Ravindra et Rajeshwari qui trichaient allègrement pendant que Rajesh piquait du nez...

Aujourd'hui que d'agitation. Nous montons dans un train bondé et soudain, nous voici plongés dans la foule à Dadar. Dans chaque rue, à hauteur du troisième, quatrième ou cinquième étage des immeubles, une corde est tendue d'un côté de la rue à l'autre, avec une cruche en suspens au milieu. Il y a des prix à gagner pour ceux qui parviennent à la briser. Des pyramides humaines se forment, des groupes de quartier qui s'entraînent depuis quelques semaines. Rajesh, Rajeshwari et moi nous squeezons dans la foule pour trouver un immeuble et monter au cinquième, d'où la vue est imprenable. Ca fourmille, ça grouille, ça s'escalade. Petit à petit s'élève une pyramide humaine d'hommes qui prennent appui sur les cuisses du prédecesseur et se mettent en équilibre sur ses épaules. La base doit souffrir et serrer les dents à mesure que les hommes cumulent les étages... Et puis soudain un tout petit garçon, agile et léger, escalade la pile humaine et s'accroupit sur les épaules du dernier. Lentement, il se relève, les jambes tremblantes. Et joint les mains sous les applaudissements. J'en ai la mâchoire qui tombe, qu'on ose envoyer un môme de cet âge en équilibre à hauteur du quatrième étage d'un immeuble. Il tend les mains... saisit la cruche... et en tremblant toujours autant, sous les cris de délire de la foule, il s'accroche un peu violemment aux cheveux de son porteur pour ne pas tomber, et redescend. Ils ont gagné.

A côté un autre groupe aux couleurs orange flashy tente de saisir une cruche plus haute. Comme des fourmis, ça s'escalade et ça s'élève. Comme tout à l'heure, un gamin monte en dernier. Mais quand il tend la main, il perd l'équilibre. Soudain tout dégringole, le môme, ses porteurs, la pyramide. En deux secondes il y a un tas de membres emmêlés par terre, des têtes, bras, jambes sans dessus dessous. La foule aide le groupe à se démêler et se remettre sur pieds. Personne n'est blessé.

Nous descendons de notre abri si agréable et nous plongeons de nouveau dans la foule. Juste au moment où je me dis que l'ambiance est bon enfant, je me prends un seau d'eau sur la tronche ! Je suis trempée, mais ce n'est pas grave. Heureusement que l'appareil photo était protégé dans mon sac, parce que sinon j'aurais perdu mon sens de l'humour. Nous allons voir la pyramide qui fait sensation : celle des femmes. Et je sens en arrivant dans la foule alentour que c'est là que tout le monde se bouscule. Que des femmes osent faire une pyramide, cela semble encore totalement incongru, si j'en crois les onze photographes de presse, les huit cameramen et les cris du public. Eh ben. Un plaisantin simple d'esprit trouve amusant de balancer un seau d'eau sur du matériel photographique qui vaut cent fois son salaire et provoque la colère de la presse. La pyramide s'élève, mais les femmes ne sont pas assez nombreuses et la cruche est trop loin... Soupirs, renforcement des certitudes machistes, déception. Mais aux infos télévisées le soir on ne verra pas cet échec, juste les images de la pyramide en devenir.

C'est le dernier soir. Toute la famille, qui depuis trois semaines a un régime végétalien, rompt le jeûne en mangeant sur des feuilles de bananier. Le festin est prêt. Pour mon dernier repas on discute beaucoup, et du coup, je ne regarde pas ce que je mange. Tout à coup, brûlure caractéristique des papilles et de l'estomac. J'ai avalé un piment. Je devrais dire : j'ai avalé LE piment. Jayashree n'en avait mis qu'un, de la taille d'un doigt pour que je ne le manque pas s'il atterrissait par erreur sous mon nez. Et je ne l'ai pas vu, mais je l'ai senti. Aussitôt Rajesh me sert un thé très sucré, on me fait avaler un yaourt, Ravi descend en urgence m'acheter un paan. Ils sont navrés. Mais grâce à tous leurs soins, je n'aurai pas de séquelles.

Dimanche 28 août 2005

J'étale tout ce que je dois rapporter sur le lit, et je me mords les doigts. Mais comme par hasard j'ai un sens aigu de la ruse : je groupe tous les livres, albums et ce qui pèse lourd dans mon bagage à main, un petit sac au fond épais et à l'air innocent. Je le regarde, on dirait qu'il pèse cinq kilos. Quand je le prends, il en pèse au moins douze... Je regroupe tout ce qui doit être regroupé, méthodiquement, lentement, avec Jay qui s'amuse de tout ce foutoir et un membre de la famille différent qui vient faire une ronde toutes les cinq minutes pour voir si j'ai besoin d'aide... A midi tout est prêt.

Je fais mes adieux à Jayashree et manque tomber à la renverse avec mon sac qui m'entraîne, pas celui de douze kilos mais celui qui en fait 33... A la gare, je dis au revoir à Ravi et à Eknath, qui sont tous deux adorables tout plein. Et ça commence à être étrange, ce sentiment mêlé de rentrer dans mon home sweet home et de quitter ce home sweet home-là. Il fallait bien que mon dernier trajet en train soit original, sinon ce n'aurait pas été drôle. Voilà que dans le compartiment bondé retentit un hurlement aigu. Je me retourne. Un grand espace s'est vidé autour d'une petite bonne femme à l'air revêche, avec un bébé dans les bras et, euh... un singe en laisse. Le singe vient d'agresser une grosse femme qui est à présent en train de vociférer, avec l'approbation du groupe. Elles veulent balancer la femme et le singe par la porte ouverte, mais heureusement pour elle, il y a le bébé. A la gare suivante elle est proprement éjectée.

L'aéroport... Mon bagage à main innocent est décidément bien choisi, parce que le guichetier n'y jette qu'un coup d'oeil sans intérêt. Il ne me demande pas de le peser. Mon sac passe avec un sourire, une anecdote et une grimace... Jusqu'à ce que vienne l'heure d'embarquer, je reste avec Rajesh et Rajeshwari, qui ont tous deux les yeux brillants comme des miroirs, et c'est marrant, moi aussi. Qu'est-ce qu'on scintille... Nous faisons nos adieux, et cela me semble soudain impossible de les laisser là. Ils font partie de ma vie maintenant. De ma vie en Inde, de ma vie tout court. Je les emmènerais bien avec moi.

Je leur fais mes adieux un peu à la sauvette et promets de téléphoner à mon arrivée. Ils agitent les bras jusqu'à ce que je disparaisse.

Dès lors, c'est la routine. Embarquement, Yémen, halte à Sanaa dans cet aéroport qui ressemble toujours à une vaste blague, réembarquement, voyage au bout de la nuit... avec un réveil toutes les deux heures parce que visiblement, la compagnie Yemenia a décidé de nous nourrir. A trois heures du matin, c'est sympa, un plateau de fruits, 100 watts dans la tronche et un café fumant. Si si.

J'hallucine sur le prix du TGV parce que je compte toujours en roupies. Je dors par intermittence. Et j'arrive à Valence, où Silvio, mon prof de taekwondo et ami, vient me chercher. Une heure après je franchis le seuil de mon appart, avec en tête E.T. et son "maison" célébrissime, et mes chats me font un accueil plein de poils et de miaulements.

Dans deux jours c'est la rentrée, mais pour l'heure je m'affale, les sacs dans le hall, l'estomac dans les talons, les épaules dans les reins. Mal foutue, quoi. Mais contente. J'ai retiré de mon voyage ce que j'en espérais, et c'est tout ce qui compte.

Et puis vous savez quoi, j'ai les photos maintenant... A découvrir !



Publié à 04:31 le 25/06/2007 dans Inde
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Episode 8

Depuis le désert de Thar où la chaleur équivaut chaque jour à une bonne séance de sauna (sans la louche), ce petit message va miraculeusement vous parvenir en quelques secondes. C'est-y pas magique ?

Je n'ai pas bougé de Jaisalmer. Ce n'est pas que mon voyage devienne statique, quoique, c'est juste que je n'aime pas courir d'un endroit à un autre et voir des choses plutôt que rencontrer des gens. Je ne pensais pas faire de rencontre ici, vu le nombre de touristes qui arpentent les rues. Mais chaque jour dès que je sors dans les ruelles étroites du fort, allez savoir pourquoi, j'entends "bonjour Helias !" - Helias c'est moi hélas, apparemment ça se retient mieux que Heliette. Environ une dizaine de vendeurs dispersés partout me salue par mon prénom. Je suppose que c'est parce que je ne réponds pas à leurs tentatives de me vendre des trucs par l'habituel grognement international qu'on entend par ici. Et je peux vous dire que tous les grognements se ressemblent, du slovène au français en passant par l'allemand et le roumain ! Pas étonnant, donc, qu'on m'offre du thé plusieurs fois par jour sans aucun espoir de me vendre quoi que ce soit, juste pour le plaisir de discuter.

Et puis depuis quelques jours, je suis la princesse du Haveli. Imaginez un soir étoilé, avec juste la lueur de la lune pour m'éclairer, personne dans le guest house... Et Sumar le cuisinier qui est aux petits soins pour moi (un peu trop, à la réflexion... il a fallu déterminer certaines limites et redéfinir ce qu'est l'amitié...) me sert un thali phénoménal avec des légumes du désert. Oui, ça existe. Ca se cueille dans un arbre pendant la mousson et ça se fait sécher, et ça ressemble à des brindilles. Mais le goût est particulier, subtil et délicieux. Bref. Chaque instant dans ce haveli est un moment de tranquillité, et le toit permet de fuir les heures les plus chaudes en s'exposant au vent. Le regard porte sur le désert au-delà du village, juste ce qu'il faut quand on sait que mon séjour touche à sa fin.

Et dans ce haut lieu touristique, ma bonne étoile continue de m'estomaquer. Qui l'eut cru ? Je ne fais que des rencontres surprenantes ! Lassée par mon voyage jusqu'ici et physiquement plutôt tendue, je cherchais un endroit pour me faire masser, et j'ai rencontre Beiju et son tarif effrayant, non négociable. Je lui en demande la raison : elle est spécialiste du massage ayurvédique, tout comme son fils et sa sœur. Soit... Je m'allonge donc pour un massage et me retrouve si détendue après coup que je rentre au haveli avec deux de tension, la démarche lente voire bovine avec ce léger balancement des flemmards pathologiques, les épaules prêtes à tomber parce qu'aucune tension ne les retient plus, les pieds ne touchant plus terre. Le lendemain, je commence mes cours avec Deepak, le fils de Beiju. Prenez un ticket : en rentrant j'aurai besoin de cobayes pour mettre mes nouvelles connaissances en application ! Je suis sous pression cet après-midi cependant, car ce soir, c'est moi qui masse Beiju. Et sur le principe de l'échange, demain j'aurai de nouveau un massage ayurvédique pour achever de me détendre !

Hier, c'était en Inde le festival des frères et sœurs. Je vous raconte encore une petite histoire... A l'origine du festival, une maharani veuve plutôt futée... Elle vivait dans son joli palais en déplorant la mort récente de son mari, pendant que le maharajah du royaume voisin, lui, se réjouissait de sa mauvaise fortune : attaquer une veuve sans défense et prendre son palais, voila une idée qui aurait du répugner tout guerrier rajput si tatillon sur son honneur ! Assaillie de toutes parts, la veuve parvient à s'enfuir, emportant avec elle un bracelet... Elle s'arrête chez un maharajah voisin et soudain, lui vient une idée : elle lui attache le bracelet autour du poignet et lui déclare qu'elle fait de lui son frère, s'il accepte. Ravi, le maharajah acquiesce. Et la, la maharani lui demande : "Et vas-tu laisser le royaume de ta sœur tomber aux mains de ses ennemis ?". Le fameux honneur rajput est en jeu. Le maharajah rassemble ses troupes et part reprendre le palais de sa sœur, et ainsi naît cette jolie tradition qui réunit les familles chaque année. Moi je dis, c'est tout bénef pour la maharani ! Et d'ailleurs depuis ça n'a pas changé... La sœur offre un bracelet à son frère qui lui donne, en échange, des robes, des bijoux, des cadeaux de toutes sortes. Avant-hier, j'étais tranquillement en train de recevoir ma leçon de Deepak, quand il s'est soudain écrié : "Tomorrow I make you my sister !" Et me voila avec un nouveau penjabi flashy posé sur les genoux, toute muette de surprise. Hier j'arrive avec le penjabi et noue le traditionnel bracelet au poignet de Deepak, et je me dis : c'est tout de même chouette, tout ce qui m'arrive.

J'ai aussi rencontré Loona, un tout petit homme énergique qui tient un magasin de tissu et de longues conversations tout en même temps. On dirait que je ne rencontre que des hommes, mais la plupart des femmes ne parlent pas anglais et restent à la maison, ça rend les choses moins aisées. Loona et moi avons de longues discussions quotidiennes, et pour une fois la pudeur n'est pas de mise parce qu'on parle comme de vrais amis. Les questions que je n'aurais pas osé poser à Rajesh, qui est réservé sur tout ce qui touche son quotidien, Loona les aborde sans que je les lui pose. Il a eu une enfance un peu étrange pour un jeune Indien : quand son père est mort alors qu'il avait huit ans, il a décidé de ne pas rester à dépendre de sa famille jusqu'à ce qu'il puisse travailler. A dix ans, il a quitté son petit village du désert pour aller travailler dans une fabrique de textile à Ahmedabad et gagner un peu d'argent. Cependant, quand il en a eu assez, il est revenu dans le désert pour s'installer à Jaisalmer, toujours loin de sa famille, et travailler dans un hôtel. Là, il a rencontré sa première petite copine, une Française, qui lui a donné selon ses propres mots une idée plus réaliste du French kiss ! Ici on ne s'embrasse pas, me dit-il, et quand un homme embrasse une femme sur la joue c'est comme une déclaration d'amour. D'où ses ennuis avec son oncle quelques années plus tard, quand une amie italienne lui a planté deux bises sur la joue. Son oncle lui a hurlé dessus pendant des heures, exigeant qu'il épouse l'étrangère ou s'exile dans le désert. A la fin il a réussi à faire comprendre à sa famille la différence de culture, mais ça n'a pas été sans mal ! Puis il y a eu cette jeune Britannique qu'il aurait volontiers épousée, mais qui vit en Europe. Loona ne veut pas quitter l'Inde, elle ne voulait pas quitter Londres, ils se sont donc contentés d'une véritable amitié. Et la, la famille de Loona lui a fait remarquer qu'à vingt ans passés, il était temps qu'il se marie. Je prête l'oreille. Apres tout ce qu'il vient de me raconter, je me demande s'il a sur le mariage arrangé la même vision que Rajesh et Rajeshwari, et la majorité des Indiens, qui n'imaginent pas qu'on puisse faire autrement. Il a un sourire triste. Il me dit en anglais : " Imagine, on te marie avec une femme (euh... ben tout de suite la visualisation devient complexe, quitte à me marier j'aimerais autant un homme, merci !) que tu n'as jamais vue... Mon frère a été marié quand il avait dix ans et sa femme neuf, mais même s'ils n'ont commencé à vivre ensemble que quand il avait quinze ans ça a été difficile. Bref, j'avais juste une photo et j'avais vu ma femme une fois. Et le jour du mariage, soudain, tu te retrouves dans la même chambre qu'elle et tu dois lui faire l'amour. Comment est-ce possible ? C'est animal, instinctif. Y a pas d'amour la-dedans. Après si tu aimes ta femme tant mieux, mais moi je fais tout pour l'éviter, je ne la vois que le soir, nous sommes comme deux inconnus... Et nous avons deux fils." Je lui fais remarquer que pour la femme c'est sans doute encore plus difficile : elle quitte sa famille pour celle de son mari, doit servir celui-ci en tous points et se soumettre à ses désirs en plus d'obéir à sa belle-mère, et porter des enfants d'un homme qu'elle n'aimera peut-être jamais. Loona déplore le fait qu'il n'ait pas eu le choix, mais c'est surtout parce qu'il a été en contact (rapproché...) avec des occidentales. Leur point de vue sur la vie de couple lui semblait plus attractif. Maintenant il est malheureux, déchiré entre tradition et désir.

Notre conversation est interrompue par l'arrivée d'un eunuque travesti. En Inde d'après ce que j'en ai vu, ils sont à la fois craints et moqués, mais dès qu'ils tendent la main les hommes leur donnent immédiatement de l'argent. J'assiste à une drôle de scène : avec force imprécations l'eunuque semble exiger de l'argent que Loona lui tend en lui disant quelques mots. Aussitôt l'eunuque tient à lui rendre le billet ! Il insiste, et son visage a une expression proche de la crainte. Je suis surprise. J'imagine que pour obtenir un tel effet il m'aurait fallu menacer le mendiant d'un dolyo tchagi bien place ! Loona m'explique ce qui s'est passé : les eunuques sont craints parce que si on leur refuse quoi que ce soit, ils lancent des malédictions accompagnées d'un strip-tease intégral et complet ! Ca peut arriver en pleine rue. L'exhibitionniste de base, sans imperméable... Seulement, Loona est de la plus haute caste de l'Inde, la caste des Fils de Durga. Tous ses membres ne sont pas descendants des hommes mais des dieux qui autrefois vivaient dans cette région. Personne n'a le droit de réclamer quoi que ce soit à un Fils de Durga sous peine de s'attirer la colère des dieux. Ben visiblement c'est efficace... Traditionnellement les Fils de Durga étaient les bardes des maharajahs, maintenant certains se sont reconvertis en scénaristes de Bollywood. Ca perd de son prestige...

Par un hasard formidable, j'ai débarque pilpoil pour le 850e anniversaire du fort (non mais quand je vous dis que j'ai une bonne étoile en voyage...). J'ai donc assisté à diverses célébrations, mais j'ai manqué le Camel Polo qui semblait fun rien qu'à entendre le nom... Me voila donc assise au milieu d'un public indien avec juste deux trois touristes en vue. Sur scène, un spectacle qui raconte l'histoire du fort. Je n'ai aucun mal à comprendre qu'elle a été sanglante si j'en crois les nombreuses batailles bruyantes qui ont lieu en enfilade avec chaque fois des costumes différents. Mais soudain je suis bien embêtée, car commence une pièce en hindi qui parodie les premières années du tourisme à Jaisalmer. Et ça cause beaucoup et je ne comprends rien. C'est à ce moment que je fais une rencontre pour le moins inattendue : Un type, peut-être le seul et unique ici dans ce monde de profits touristiques, complètement désintéressé qui s'applique à me traduire tout ce qui se passe de A à Z ! Il s'appelle Pankaj, il étudie la biologie à Jodhpur mais aussi le développement touristique au Rajasthan. Tandis que je regarde la parodie excellente des touristes avec sac à dos et appareils photos, et les Indiens hilarants qui imitent les rabatteurs et hôteliers, Pankaj me raconte les répliques humoristiques. Mais le but de la pièce est de montrer que le fort est en mauvais état parce que personne n'en prend soin : il s'agit de le restaurer. Le message semble passer. Dans le public, il y a quand même l'actuel Maharajah de Jaisalmer, avec sa petite moustache remontée à la rajput, sa femme, et sa mère. Tout ce beau monde converse à mi-voix avec la ministre du tourisme au Rajasthan, dont le sari rose me fait penser, je ne sais pourquoi, à la chanson "Barbie Girl". A la fin du spectacle, Pankaj me propose un tour dans Jaisalmer hors du fort le lendemain, pour visiter les havelis.

En milieu d'après-midi, je le retrouve à la porte du fort, et nous voilà à déambuler. Il me raconte l'histoire de chaque haveli que nous visitons, et m'emmène ensuite au petit lac qui a été creusé en 1367 pour alimenter le fort. Il me fait asseoir, à mon grand désarroi, dans un pédalo. Et nous pédalons autour du lac, ce qui n'est pas désagréable en soi, juste un peu ridicule. Je n'aurais jamais imaginé faire du pédalo dans un cygne en plastique avec vue sur le désert ! Après quoi nous allons au musée et un de ses amis me fait une visite guidée pendant laquelle il me chante soudain une chanson traditionnelle du désert. La journée se termine et nous allons boire le meilleur lassi (sorte de yaourt, mais plus noble) que j'aie jamais goûté chez Kanchan Shree. C'est tellement bon que j'y amènerai des potes allemands le lendemain ! Et ainsi, à la porte du fort, Pankaj me serre la main sans me demander quoi que ce soit que mon amitié et un sincère remerciement. C'est, je suppose, une perle rare au milieu de tous ces gens qui font leur business grâce au tourisme. Je lui en suis d'autant plus reconnaissante.

Le haveli est moins désert, il y a eu une invasion allemande. Parmi les envahisseurs il y a Kay, un géant blond dont j'ai deviné la nationalité sans problème en le voyant descendre une bière en deux secondes sans sourciller ! Et puis il a un rire allemand. J'ai conscience d'accumuler deux clichés mais je ne me suis pas trompée, et il faut bien que les stéréotypes aient une origine ! Kay est le genre de voyageur qui dort une nuit dans le désert, se promène un peu partout sans trop se lier avec qui que ce soit. Cependant c'est la pleine lune, et pour une fois Kay est bavard : nous passons une longue soirée à siroter des lassis en discutant bouddhisme. Comme Sumar vient prêter son oreille à ce que nous racontons et me jette de noirs regards, Kay se met soudain à me parler espagnol, ce qui est parfaitement surréaliste l'espace de quelques instants !

Le lendemain c'est Nicole et Andreas qui se joignent à nous, et malgré qu'ils soient tous allemands ils parlent anglais pour m'inclure dans la conversation. Ils sont tous deux allés faire un safari dans le désert malgré la chaleur lourde. Nicole en est revenue brûlée, avec des cloques sur les mains et les pieds et une couleur écrevisse relativement inquiétante. Je sors mes huiles essentielles : un mélange efficace pour apaiser et cicatriser. Et le lendemain elle va déjà mieux.

Donc ce sont des journées plus ou moins oisives à Jaisalmer, ponctuées de rencontres et de cours de massage. Je profite de ces moments pour me reposer avant le retour. Demain Loona m'a invitée dans son village, s'il n'est pas trop occupé, pour que je visite la petite école qui a été mise en place et que je voie le travail des apprentis tailleurs. A l'horizon aussi, un entretien avec un maître de yoga et de reiki, par curiosité... mais ce soir, aie : je dois masser Beiju ! Ce sera sans doute mon cours le plus utile !

................................................Moqueur.................

Namasteeeeeee !

C'est à la fois le cri d'un bonjour et d'un au revoir, pas adressé aux mêmes personnes...

Depuis hier après-midi je suis à Bombay pour les derniers jours.

Je vous disais mon stress à l'idée de masser Beiju - elle a apprécié, il parait que j'ai soulagé ses douleurs. Elle m'a même préparé un bon repas pour me remercier ! Le lendemain je suis revenue pour mon dernier cours avec Deepak. Beiju jeûnait : c'était la journée de la femme... pour son mari. Ce jour-là les femmes ne mangent ni ne boivent quoi que ce soit, et quand vient le soir, elles se lavent et vont prier au temple pour la longue vie de leur mari. Celles qui n'en ont pas vont aussi prier pour en trouver un, d'ailleurs Deepak était navré que j'aie pris un petit-déj, sinon j'aurais pu jeûner et prier avec tout le monde ! Les femmes revêtent des saris multicolores qui flashent, les couleurs sont tellement vives qu'on dirait un carnaval. Et elles ont tous leurs bijoux, ce qui équivaut à leur pesant d'argent - imaginez plutôt : un anneau dans le nez, relié à l'oreille d'où pendent au moins trois anneaux et boucles différents ; deux bracelets aux chevilles, dont les clochettes tintent pour avertir qu'une femme arrive et que les hommes doivent détourner le regard (ou au contraire écarquiller les yeux...!) ; des bracelets blancs ou multicolores du coude à l'épaule, et des bracelets en argent ou dorés du coude au poignet ; un ou plusieurs lourds colliers ; et souvent un collier posé sur la chevelure avec un pendentif qui tombe sur le front. Quand la lune apparaît, les femmes ont le droit de manger mais seulement un gâteau de riz sucré, qu'elles portent à la bouche en passant le bras sous la jambe... Existe-t-il une journée de l'homme pour sa femme ? Ben non, pourquoi ?

Beiju me raconte tout un tas de choses. Elle fait partie de la caste brahmane et si, depuis deux jours, je la vois assise par terre, se faisant servir à boire et a manger par son mari, ce n'est pas parce qu'elle est privilégiée, c'est parce qu'elle a ses règles. Bonjour la discrétion quand une femme a ses mauvais jours : elle ne doit pas sortir de la maison, ne doit rien toucher et surtout pas la nourriture ou les enfants, et tout ce qu'elle touche est aussitôt lavé pour être purifié. Elle ne cuisine pas, ne fait rien, ne s'asseoit que sur le sol, et ne doit pas puiser de l'eau mais demander qu'on lui en apporte. Ah. Tandis que je ne vois que les inconvénients, Beiju voit tous les avantages : ce sont ses journées de congés mensuels ! Elle noue son sari et comme j'admire sa dextérité, elle me raconte qu'à son mariage, quand elle avait quatorze ans, elle s'est réveillée de sa nuit de noces avec le sari défait (je vous éclaire sur ce point dans un instant...) et a éclaté en sanglots, jusqu'à ce que sa belle-mère vienne s'inquiéter du problème. Elle ne savait pas comment le plier ! C'est à ce moment qu'elle a appris... J'apprécie infiniment Beiju, qui dégage une douceur maternelle et une grande gentillesse.

C'est pourquoi je suis estomaquée par ma conversation avec une Belge venue se renseigner sur les massages. Elle ignore totalement Beiju une fois qu'elle sait que je suis française, et la voila à me poser des questions ou me lancer des affirmations qui me hérissent le poil : "Vous êtes allée au Népal ? Et alors, est-ce que les gens sont aussi primitifs qu'en Inde ?" (?!!?) "Forcément, vous... avec votre couleur de... enfin je veux dire... je comprends que vous n'ayez pas de problèmes..." "Et qu'est-ce que vous pensez des Indiens ? Ils sont tous avides d'argent et malhonnêtes, non ?". Là-dessus j'ai ma dose et je lui demande sur un ton dangereusement poli : "Et vous voyagez dans le Rajasthan depuis une semaine, c'est ça ? Vous n'êtes allée que dans les endroits les plus touristiques ? Mais alors vous n'avez vu que les lieux que le tourisme a gâchés... non ?". Quand elle finit par partir, Beiju me sourit et me raconte des anecdotes à pleurer sur le comportement des étrangers à son égard. Je ne suis plus surprise de l'accueil qu'on me réserve partout quand j'entends ce qui se passe à Jaisalmer - incompréhension mutuelle, harcèlement des vendeurs, insultes des touristes, marchandage insuffisant ou outrancier, méfiance réciproque... Je n'ai rien vu de tout ça, tout ce que je sais c'est que mon sourire et mes tentatives d'humour ne m'attirent que la sympathie des gens et des tasses et des tasses de thé à n'en plus finir...

Je vous disais donc que j'allais vous éclairer, au cas où vous ayez été surpris qu'après une nuit de noces la mariée soit toujours habillée (bien qu'un tantinet dévêtue). Loona m'avait parlé de sa vie, mais un des vendeurs du fort, Raj, qui parait trente ans et en a dix-sept avec un mariage dans le futur très proche, m'a complètement sciée en me posant une série de questions qui m'en ont dit long sur l'Inde. Raj voit des touristes défiler mais assez peu prennent le thé. Sur le ton de la confidence, il me demande : "Can I ask you some questions ?" et ajoute que je dois parler à mi-voix, sinon son frère ou son oncle vont le frapper jusqu'à plus soif. Je me méfie. Mais je ne m'attends pas vraiment à ses questions ! Je ne réponds pas à toutes, mais reste parfois atterrée (au départ, après c'est Raj qui est estomaqué) par la candeur ou l'horreur du ton de sa voix. Je vous fais une liste, demandez-vous ce que vous auriez répondu - moi j'ai pris mon ton de prof et dispense mon tout premier cours d'éducation sexuelle...

Questions candides : est-ce que c'est vrai qu'en occident les couples font l'amour nus ? C'est quoi un préservatif ? Est-ce qu'on peut divorcer ? Est-ce que les gens font l'amour seulement avec l'homme dessus et la femme en dessous ? Ils font AUTREMENT ? Et on les laisse faire ? C'est permis de vivre ensemble sans se marier ? Et il paraît que les hommes célibataires font ça tous seuls mais sûrement pas les femmes ? Quoi, la femme n'est pas là pour servir et obéir à son mari ? Et c'est vrai qu'une femme peut choisir si elle va avoir des bébés en prenant un médicament ? C'est permis ?

Questions horrifiées : reprendre les questions du dessus et les répéter après avoir imaginé ma réponse... mais la plus horrifiée, c'est sans doute celle où il a répété sa question sur le rôle de la femme dans le couple.
Bienvenue dans le pays du Kama-Sutra.
Il faut dire que Raj vient d'un village du désert. Mais il me confie simplement qu'ici, le mari et la femme font l'amour à la sauvette et habillés, qu'on ne s'embrasse pas, que tout le reste est tabou. Je constate qu'il manque à ses questions sur la sexualité un élément qui nous paraît essentiel, mais qu'il oublie parce qu'ici ça passe à l'arrière plan : l'amour. L'amour n'entre pas en ligne de compte. Je suis atterrée par ses questions et navrée d'ouvrir pour lui des perspectives qu'il ne pourra pas vivre, mais quitte à ce qu'il se pose ces questions autant qu'il obtienne des réponses honnêtes. La sexualité semble une préoccupation de premier ordre pour tous ceux qui entrent en contact avec les touristes. Evidemment, quand ils voient des voyageurs au singulier repartir au pluriel, quand deux chambres louées à deux célibataires sont joyeusement rendues pour les clefs d'une chambre double...

Je rencontre aussi Karosh, un autre vendeur heureusement préoccupé par des questions plus minérales : il vend des pierres semi-précieuses. Son magasin est un paradis dans lequel je m'attarde en buvant le thé. Il a au-dessus de sa tête un portrait d'Omar Sharif, et comme je m'en étonne il sourit : un jour il a reçu la visite de l'acteur et c'est son sosie, avec vingt ans de plus ! A la réflexion c'est vrai que Karosh a un petit air d'Omar... Il me déballe des pierres et des pierres et des pierres et je me régale les yeux. Il a beaucoup voyagé en Inde et il a travaillé assez souvent avec des médecins de Calcutta dans les petits villages de l'Himachal Pradesh. Il me montre ses pierres les plus rares. Et puis il m'annonce que si une pierre me plait, il me fera une bague sur mesure. A votre avis j'ai craqué ?

Le moment est venu de quitter Jaisalmer. Je prends mon tout dernier dîner avec Loona sur son toit, à la lumière de la lune, à discuter. Il a même acheté des bières qu'il a apportées en cachette. Avec Loona je ne m'inquiète pas : ses intentions sont uniquement amicales. Il m'offre un petit pendentif en guise d'au revoir.

Quand je prends le bus pour Ahmedabad, je jette un dernier regard au fort. Aucun regret de quitter ce lieu : j'ai apprécié mes journées ici, je me suis fait des amis, et maintenant il est temps de rentrer. Malheureusement le chauffeur est un maniaque du klaxon et ses cassettes audio ont trop pris le soleil : les violons agonisent et les voix féminines ressemblent à des miaulements... à fond. A minuit je lui demande de baisser la musique, que j'entends très clairement malgré mes boules Quies. Il accepte. Quatre heures plus tard je descends au radar à la gare d'Ahmedabad et trouve un train qui part à sept heures pour Bombay. Et quel train ! Neuf heures au milieu d'un piaillement de bonnes femmes multicolores et tassées comme des sardines.
Deux jeunes filles (des gamines), chacune avec un bébé manquent de se crêper le chignon pour une place. Puis l'une d'elles se lève, noue sa couverture à des barres pour en faire un hamac, met son bébé dedans et... oh, my god... le hamac se transforme en balançoire et ce n'est pas étonnant que le bébé se taise, il doit avoir le tournis ! C'est ainsi qu'on BERCE son enfant en Inde ?!

A Bombay je suis accueillie comme une princesse. C'est un mot qui revient souvent, c'est pas que j'aie des ambitions royales, c'est juste que ma surprise ne cesse jamais quand on s'occupe de moi en précédant tous mes souhaits ! Cette famille est vraiment adorable. Je vous raconterai mes derniers jours en Inde bientôt, car lundi matin si tout va bien je suis à Paris...
[…]
Je devrais rentrer lundi soir. Prenez rendez-vous pour le téléphone ! Disons que j'adorerais recevoir un coucou de tous ceux qui me sont le plus proche... ça en fait quand même quelques-uns.

J'ai éventuellement (éventuellement, bis) un comité d'accueil à Grenoble, mais si ce n'est pas le cas j'arriverai sur Valence TGV. Voyons, ce qui me ferait plaisir : une grande bannière "Welcome back" avec des nuées de fleurs, une fanfare, et des bonnes volontés pour m'aider à traîner mes sacs ! Je plaisante. Enfin, à demi...



Publié à 04:30 le 25/06/2007 dans Inde
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Episode 7, ça y est, c'est plus long que Star Wars

Incroyablement, je n'ai pas encore décollé de Jodhpur, mais ce soir ce sera chose faite...

Imaginez ma joie de pouvoir enfin manger un repas solide après mon dernier message. Imaginez ma tête à 3h du matin quand mon repas est reparti par où il était entré, à grands coups de spasmes douloureux ! Je vous épargne encore une fois les détails mais si certains ont entendu parler de dysenterie... Après quelques heures je n'étais plus qu'une loque allongée sur mon lit et j'y ai passé une journée complète. Donc depuis une semaine je n'ai vécu que sur du jus de fruits...

Après cette journée comateuse, je tente une sortie - je ne vais pas loin, juste boire un jus de mangue dans la salle du guest house. Et je rencontre un autre baroudeur solitaire, Luc. Nous décidons d'aller visiter les villages Bishnoi le lendemain. Village bishnoi, quoi ça être (je vois les points d'interrogation flotter au-dessus de certaines têtes...) ? Les bishnoi étaient une ethnie, le sont toujours mais relativement moins nombreux et la proie des regards de touristes avides. La première ethnie écolo : il y a deux cents ans, plusieurs centaines de Bishnoi se sont attachés à leurs arbres sacrés pour ne pas qu'on les coupe. A l'époque il n'y avait pas d'histoire de presse, d'opinion publique ou d'élections à venir, ils ont donc tous été massacrés... Je suis curieuse de voir leurs villages.

Hier matin, on nous proposait une Jeep pour la somme "modique" de 450rs chacun, mais il y a un truc cahotant, crachotant et bondé qu'on appelle le bus local qui fait le même trajet pour 12rs. Le choix est vite fait ! Nous prenons le bus local. Nous atterrissons à Kakani, carrefour routier, et marchons d'un bon pas vers le village de Luni, à une dizaine de kilomètres, sous le cagnard. Une Jeep de touristes nous double et les passagers nous lancent un regard interloqué : mais pourquoi ils marchent, ces deux-la ? D'ailleurs nous suscitons la curiosité et toutes les têtes enturbannées se retournent pour nous jeter ce regard incrédule. Quelques réservoirs d'eau font naître un court instant une envie de me jeter dans la flotte pour me rafraîchir - mais ça c'est juste avant de voir les buffles qui se baignent en toute quiétude et béatitude, pissant joyeusement dans la flotte avant d'y entrer ! L'eau est verte mais pas pour les bonnes raisons...

Le paysage me plait, et puis c'est la campagne. On se croirait dans la savane. A un moment nous prenons une pause, et voyons un énorme lézard traverser le chemin à quelques dizaines de mètres... Luc se lève et avance à pas de loup pour prendre une photo. Silencieusement, il escalade une petite butte en faisant le moins de bruit possible. Et là - bon, je lui ai dit que j'allais l'écrire - il se rétame de tout son long ! Adieu lézard !

Luni n'est pas un village bishnoi mais on y découvre un palais. C'est un endroit agréable pour prendre une pause avant de repartir pour Salawas. En route nous nous arrêtons un long moment auprès de Vishnu, qui fabrique avec un soin et un amour de la perfection une paire de chaussures. Une grappe de gosses nous entoure. Vishnu ne travaille pas comme Kilash. Il superpose plusieurs couches de cuir avant de coudre la semelle très épaisse en se servant tout autant de ses mains que de ses pieds... Il lui faut trois heures pour fabriquer une paire. Et ce n'est pas étonnant - il travaille avec un savoir-faire qui est un régal pour l'œil, et ne tolère pas le moindre défaut...

Pour Salawas il nous faut un taxi car il n'y a pas de bus. Il faut que Luc se jette à genoux pour que le chauffeur accepte de nous prendre à un tarif correct ! Le chauffeur doit être scié de voir un Blanc à ses pieds, moi je suis morte de rire, après tout c'est une technique à laquelle j'ai souvent recours - entre amis... Mais je me suis rarement jetée à genoux sur de la caillasse devant un inconnu... Nous cahotons vers Salawas au son d'une cassette usée, ce qui donne un affreux chouinement de violons qui me ferait pleurer si je n'étais pas secouée de rire. Un paon majestueux et énorme nous coupe la route : ici ils se baladent dans la campagne, apparemment, en toute tranquillité.

Salawas a un comité d'accueil : une horde de mômes qui accourt au cri de ralliement de "hello one pen !" ou encore "hello one rupee !". Dans un premier temps je suis épargnée - après tout je semble indienne. Luc se promène un chapelet de petits harceleurs en puissance dans son sillage. Nous entrons à l'abri chez Malaram, tisserand de tapis. Il nous fait une démonstration de métier à tisser et bientôt je me retrouve assise à sa place, à lancer maladroitement la navette (marrant, j'ai tous les noms en anglais, et en français ça m'échappe) et à tisser deux ou trois rangées. Ah. C'est facile. Comment ça il faut une semaine pour compléter un tapis ? Il y a aussi celui qui tisse à la main, et c'est un autre travail, plus minutieux et long qu'avec le métier. Nous buvons le thé et je regarde fonctionner le fameux rouet que Gandhi a rendu populaire dans toutes les familles indiennes, si populaire qu'il figure sur le drapeau national. Et là mes amis, je suis fière avec un grand sourire béat d'avoir retrouvé comment on dit "rouet" en français... C'est-y pas pathétique ?

Ensuite c'est Kodakan qui nous invite à venir le voir travailler. Son travail à lui n'est pas harassant : il imprime à la main des tentures avec des blocs de bois sculptés et de la peinture naturelle, à base de racines de plantes et même de boue. Les tentures sont en pur coton. Il superpose plusieurs couches de couleurs différentes, et le résultat de son travail c'est... précisément ce pour quoi une amie m'a passé commande ! Elle sera contente, Michelle, de savoir que sa tenture vient de la toute petite boutique d'un petit vieux fripé dans un tout petit village bishnoi. Et moi aussi je suis ravie d'acheter directement à l'artisan.

Et enfin, un délice de rencontre : Ikbal Khan. C'est un potier. Son tour est sommaire : une grosse pierre ronde sur un pivot, comme une toupie géante. Il lance son tour et accélère le mouvement avec un bâton, et nous voyons naître sous ses mains, en toute délicatesse, un pot et son couvercle, une tirelire... La poterie me fascine. Ca a un côté plein de douceur et de fluidité, comme faire naître des oeuvres d'une simple caresse. Comme je suis là bouche bée et en admiration, Ikbal Khan me propose d'essayer ! Aussitôt je suis accroupie près de lui et le laisse m'expliquer et guider mes mains... C'est effectivement un contact plein de douceur. Je vois naître sous mes doigts un petit vase pas trop bancal, avec des décorations par-dessus le marche. Chouette. Je pensais que Luc pourrait essayer aussi parce qu'il n'est pas moins fascine, mais Ikbal Khan nous montre ensuite ce qu'il a fabriqué. De petites tasses pour boire le thé une fois avant de les jeter, des pots, des vases, des éléphants, chameaux, Ganesh... il ne s'ennuie pas. Il ponctue chacune de ses phrases d'un petit rire profond et tranquille. Un homme heureux, ce potier, entouré de ses quatre fils et trois filles... Il nous montre une lampe "magique" : il la remplit par en-dessous sans boucher le trou et la redresse... pas une goutte ne tombe. Puis il ajoute que la cuisson rend ses objets très durs - et laisse tomber la lampe en guise de démonstration ! J'ai un sursaut involontaire. La lampe tombe, roule, ne se casse pas, et Ikbal Khan rit.

C'est ainsi que nous terminons notre visite dans le village Bishnoi. Je n'ai rencontré personne attaché à un arbre ni vu le mémorial dressé en souvenir de ceux qui l'étaient, et rien appris de plus sur cette ethnie. Mais ces rencontres avec les artisans étaient largement suffisantes.

De retour à Jodhpur, je décide qu'il est temps de partir effectivement. Deux destinations possibles : Jaisalmer tout de suite, ou alors un crochet par Osiyan, ville construite du VIIIe au XIIe siècle, avec des temples de cette époque. Luc est tente par Osiyan. Nous irons donc ensemble, et ensuite il continuera sur Udaipur et moi sur Jaisalmer. Il est question de rando à dos de chameau...

Ce matin je suis donc venue prendre congé de Kilash et de Bindju, le vendeur d'épices qui m'a offert du thé chaque fois qu'il me voyait passer, juste pour le plaisir de discuter et sans aucun espoir de me vendre quoi que ce soit. Son thé au safran est un délice que je vous promets quand vous viendrez me voir dans le Vercors...

Par moments, vous me manquez tous un peu - notamment je l'avoue quand j'étais malade et livide sur mon lit à me demander si je me traînais à l'hôpital ou pas... C'est plutôt inhabituel, pour moi qui me considère un électron libre, d'avoir aussi souvent envie de partager ces moments avec vous et d'être aussi ravie de recevoir vos messages. C'est la première fois que je prends ce temps-la pendant un voyage. Et en voyant le résultat ce n'est pas la dernière... Ecrivain dans l'âme !

.............................................................Oups !......................

Pour les inquiets, rassurez-vous, je me remets de ces derniers jours...
[…]

Je découvre depuis quelques jours qu'on peut voyager dans une zone qui déverse des touristes par mètres cubes et sortir des sentiers battus néanmoins, et vivre des expériences intéressantes qui vont un peu à contre-courant des carnets de visites étrangers... Ou alors visiter avec un regard différent. Je suis ravie d'être dans le Rajasthan, qui est vraiment un régal pour les yeux.

Je vous avais annoncé Osiyan, un village à l'entrée du désert de Thar. Toujours accompagnée de Luc, je suis donc allée découvrir ce petit coin qui ne manque pas de charme - imaginez des ruelles étroites et plutôt propres, un endroit calme avec deux temples du VIII siècle qui sont des lieux de pèlerinage, et au loin, les dunes parsemées de touffes de végétation sèche.

Nous logeons chez un brahmane prêtre / guide touristique / businessman / organisateur de safaris / que sais-je encore, ah oui, fermier, bref un hôte multifonctions qui est aussi une mine d'informations sur le temple jaïn qui nous fait face. Le premier soir nous avons le chant des enfants, prières joyeuses et magiques dans la cour du temple, à ciel ouvert, sous les étoiles. Mais nous les distrayons par notre présence et ne restons pas longtemps. Prakash Bhanu Sharma, notre hôte, nous raconte la fondation de ce temple jaïn qui est un des plus anciens du pays. Vous voulez une petite histoire ? Allez...

En ce temps-là le maharajah d'Osiyan vivait satisfait dans sa petite ville, fourmillement commercial au VIIIe siècle. Des ruelles étroites encombrées de chameaux, je suppose, des turbans colorés dans tous les coins et des intrigues de palais à vous faire frissonner sinon ce ne serait pas drôle. Le code de l'honneur des nobles rajputs s'appliquant à chaque guerre occasionnelle mais sanglante... Un jour débarquent un moine et son assistant, qui prônent la non-violence au milieu des guerriers. Ils demandent au maharajah un toit pour dormir et un repas végétalien pour les rassasier (aucun produit animal). Mais le maharajah refuse. Ils vont donc s'installer sur une colline, et sont forcés de jeûner. Quand le jeûne devient trop difficile, l'assistant redescend à Osiyan et réclame de nouveau de la nourriture. Cela dit les rajputs ont un amour pour la viande qui répugne aux deux jaïns, et tout ce que l'assistant rapporte, c'est du coton. Et non, ils ne s'en remplissent pas l'estomac... Le moine roule le coton et lui donne la forme d'un cobra, et va se coucher. Pendant la nuit le cobra devient vivant et serpente jusqu'au palais, prenant des forces et des couleurs au fur et à mesure qu'il approche de son but... Au petit matin, le fils unique du maharajah (si ce n'était pas un fils et s'il n'était pas unique y aurait pas d'histoire, mais ça vous l'avez compris tout seuls) joue à la balle dans la cour du palais. La balle roule derrière un arbre, et le garçon court pour la ramasser. Le cobra surgit, se dresse devant lui et le mord. Les serviteurs découvrent l'enfant quelques instants plus tard, sans vie. Le cobra a mystérieusement disparu. Le maharajah se lamente, ses femmes hurlent, et au petit matin suivant une procession de musiciens, d'éléphants, de nobles rajputs quitte le palais. Le maharajah est éperdu de douleur. Soudain le moine et son assistant viennent à sa rencontre. Il s'apprête à les chasser quand le moine lui promet de ramener son fils a la vie, à deux conditions : que le maharajah abandonne toute nourriture animale et qu'il se convertisse au jaïnisme. Il accepte. Alors le moine sort de son sac ce qui lui reste de coton et refait un joli cobra, qui prend vie, mord l'enfant et aspire tout le venin contenu dans son corps. Le jeune prince ouvre les yeux...

Et quelques siècles plus tard nous écoutons le brahmane terminer son histoire en nous montrant le temple. Pas étonnant que ce soit un haut lieu de pèlerinage. Le calme se prête à une soirée sur la terrasse, à bavarder en regardant les étoiles...

Vendredi 12 août 2005

Vendredi, un petit tour au temple et nous flânons devant des sculptures magnifiques, quoique décapitées pour certaines par les Moghols. Et puis dans la journée nous croisons un personnage. Pardon, un Personnage : Laxmi Narayan, un géant aux oreilles poilues qui a un rire de grand duduche et un sourire édenté. Il est débordant de dynamisme et nous entraîne à travers les dunes en dehors d'Osiyan parce que nous lui avons demandé où on peut trouver des chameaux pour une balade. Il ponctue ses phrases de rires. Les dunes... le sable en est fin et doux, une caresse sous la main et une brûlure sous les pieds. Des paons viennent loger dans les buissons, à notre grande surprise. Certains font la roue et le silence ambiant est parfois déchiré par le cri des males qui attirent les femelles. Nous ne savons pas exactement où nous allons mais sur le trajet Laxmi nous fait tout un discours sur les vertus du mariage, ne comprenant pas qu'on puisse entretenir une amitié alors que nous sommes tous les deux célibataires. Lui s'est marié à onze ans, il a la soixantaine passée, et sa femme a été sa plus fidèle compagne toute sa vie. En effet !!! Il a déjà marié ses trois filles et un de ses deux fils, et quand il découvre que le deuxième a mon age il suggère, puisque je ne semble pas vouloir épouser Luc, que j'épouse son fils... Vu comme ça c'est d'une simplicité rare ! Il parle en points d'exclamations et ce qui nous fait spontanément rire, c'est quand il déclare sur un ton totalement comique : "My wife is illiterate - ah ah ah !". Présenté de cette manière c'est en effet amusant.

Il nous mène à un petit village dans les dunes. Les maisons sont circulaires, faites de terre et de bouse de vache, avec des toits en broussaille. Laxmi nous propose d'y dormir, mais nous n'avons rien apporté avec nous. Une vieille femme édentée avec d'énormes lunettes rondes est accroupie et balaie le millet étalé dans le sable. Près de nous une maison en forme de champignon, entièrement fermée, permet de stocker le grain - mélangé à de la cendre il est préservé des insectes. Dans sa maison, une femme prépare des chapattis et nous la regardons faire. Elle malaxe l'eau et le millet qu'elle vient de broyer dans une meule en pierre, et en fait des galettes qu'elle cuit dans son four en terre. Ca nous enfume. Complètement incongrue, une ampoule dans cette maison de terre apporte un peu de lumière... Dans la cour, sous un panier renversé, du yaourt est en préparation en plein air, juste protégé des gros animaux. Un endroit hors du temps, une rencontre que l'on savoure malgré les bavardages incessants (mais vraiment !) de Laxmi Narayan. Luc me dira plus tard : incroyable, il est plus bavard que toi ! Je suis d'accord avec la deuxième partie de la phrase, mais pourquoi est-ce incroyable ?!

Samedi 13 août 2005

Samedi matin, nous nous levons à 5h30 pour aller chez Laxmi. Nous partons dans les dunes, et notre ami est déjà en pleine forme. Nous avons pris nos sacs parce qu'il nous a invités à rester chez lui, mais ce matin nous découvrons déçus et atterrés ce que le tourisme a fait à l'hospitalité locale : il nous fera seulement payer 50rs le repas et pour dormir on donnera ce qu'on voudra ! Je suis désolée - c'est la première fois depuis le début du voyage qu'une invitation est intéressée. Laxmi perd sa majuscule - celle de Personnage. Nous attendons presque trois heures le temps que les chameaux arrivent, qu'ils soient sellés. Mais cela a perdu de son charme. Quand vient le moment de monter, j'ai l'impression d'être assise sur une chaise de camping qu'on déplie ! Je pars en arrière puis en avant et soudain, je vois tout de la perspective d'un chameau. C'est haut ! Au pas, il suffit de suivre le mouvement comme si on était à cheval, mais au trot on se déboîte les hanches ! Nous sommes accompagnés par Chanaram et le petit Gungaram, qui connaissent trois phrases en anglais : "lean back", "yes", "thank you". Gungaram, quand il s'adresse à nous, commence sa phrase par "yes" et la termine en rajasthani, ce qui nous rend rapidement compétents en langage des signes.

Le paysage vaut le détour. Dunes de sable et petits villages comme des champignons ou des huttes de schtroumpfs, roche rouge au milieu du sable jaune, des gazelles qui fuient à notre approche, et le silence...

A la fin de notre longue balade, il s'avère que Chanaram connaît un autre mot anglais : "tips ?". Nous lui conseillons de s'adresser à Laxmi pour le pourboire - après tout il nous en a demandé un pour avoir négocié des prix abordables. Faut pas abuser... Nous retournons sur Osiyan, assoiffés et en sueur. Décidément en Inde je suis passée par de nombreux changements de climat ! Laxmi Narayan est déçu que nous ayons décidé de lui fausser compagnie, mais moins déçus que nous sans doute. Il est fasciné par mes cheveux bouclés hirsutes et aimerait visiblement en garder quelques-uns, un peu comme ce poil de chameau que j'ai délicatement arraché à ma monture pour le mettre dans mon journal... D'ailleurs nous ne regardons plus les chameaux de la même façon - ils ont perdu de leur mystère.

Nous retournons donc sur Jodhpur et passons notre dernière soirée ensemble à dîner sur une terrasse avec vue sur le fort illuminé et les étoiles.

Hier j'ai dit au revoir à Luc, ravie d'avoir rencontré un compagnon de voyage avec qui les silences et les longues conversations avaient tour à tour leur place. Il descend sur Ranakpur, et je monte sur Jaisalmer...

Dimanche 14 août 2005

Jaisalmer...

Je ne suis pas descendue du car que des rickshawallahs et des rabatteurs arrivent en force et en décibels, hurlant des noms d'hôtel et des tarifs. Je réfléchis et trouve une parade humoristique : je sors les boules Quies de mon sac, les leur montre soigneusement, de loin, et les enfonce dans mes oreilles ! Le chauffeur du car est mort de rire. Je descends et fends la foule, et ils sont tellement surpris de ma réaction qu'ils ne me poursuivent pas. Devant moi, le fort... Que dire... rien pour l'instant, je veux juste monter à pied et poser mon sac... Un type acharné me poursuit en criant un nom d'hôtel. Je débouche ma bouteille d'eau, me retourne et lui dis avec un grand sourire : "if you come any nearer I'll throw you some water...". Un ouvrier qui m'a entendue s'écrie : "right ! Punch him ! You're French, yes ?". Quoi, ici aussi on a la réputation d'être peu aimables ! En tout cas le type abandonne et les suivants aussi... Efficace. Ils gardent tous le sourire, ça les amuse que je réagisse comme ça.

J'erre au pif et tombe en arrêt devant un vieux haveli de 450 ans, de toute beauté, avec une cour intérieure, des couloirs et une architecture plus arabe qu'indienne. Un pur bonheur. Je demande les tarifs pour une chambre en craignant la réponse mais voila, comme je prends le temps de discuter avec le réceptionniste et de faire connaissance, il me propose d'emblée une chambre à... 100 roupies. Pour un petit palais de conte de fées ! Je pose mon sac. Les couloirs et les escaliers étroits sont un enchantement, les tables basses et les coussins me font sentir chez moi, et depuis la terrasse on voit la ville et le désert, et soudain je me dis : ça y est, je suis Ailleurs.

Désert Haveli porte bien son nom, apparemment il n'y a personne ou presque, et même s'il y a quelques touristes l'ambiance est tellement intimiste que j'ai l'impression d'être entrée dans un livre. Je vais rester quelques jours et errer dans le fort et autour du fort, et profiter du calme du haveli pour me détendre, m'imprégner de ce paysage inattendu.

J'en avais des choses à vous raconter, encore !

Je vous laisse avec pleins de pensées, et vais rentrer au frais plutôt que ramper sous la chaleur écrasante...



Publié à 04:28 le 25/06/2007 dans Inde
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Episode 6

Namaste !

Je vous avais laissés en plan à Bombay sous les flots. Quitter la ville a été difficile vu que le train avait trois heures de retard et avançait dans des hectolitres de flotte... sous une pluie battante qui avait recommencé ses ravages quelques heures après mon mail...

Mercredi 3 août 2005

Mercredi matin, me voici à Ahmedabad. Enfin. Je vais visiter l'ashram de Gandhi et découvre un petit bâtiment paisible au milieu de la pollution et de la grisaille de la ville. Une belle expo pour retracer les pas du Mahatma, et le plan detaillé de la marche du sel que je recopie sur ma carte du Gujarât. Il pleut. Finement certes, mais quand même. Je discute un moment avec le vieillard tout tassé, directeur de l'Institut, qui a tenu à me rencontrer et qui, comme tous ceux à qui j'en ai parle, trouve le fait que je voyage seule ennuyeux. Au cas où il m'arrive quelque chose...

Une statue de Gandhi en méditation trône dans le jardin. Ce sera le départ de ma marche - le podomètre est à zéro, je fais un pas... la marche du sel est lancée. Sous la pluie. Sortie de l'ashram je demande ma route vers Narol, première étape qui n'est qu'à une quinzaine de kilomètres. J'essuie tous les dix mètres des regards incrédules, des salutations hilares et même, surprise, la bénédiction d'un saddhu amusé. Ahmedabad a été fondée en 1411 par le sultan Ahmed Shah parce que, selon la légende, il aurait vu un lapin attaquer un de ses chiens de chasse à cet endroit... de lapins il n'y en a plus maintenant. En revanche pensez à mon étonnement quand en plein centre ville, je me fais doubler par... un chameau ! Ou me retrouve nez a mufle avec un buffle. Ou encore un énorme singe blanc à tête noire perché sur une voiture... Je passe par Teen Darweja, le triple portail qui entoure le fort de Bhadra et marque l'entrée dans une ville au mélange architectural indo-sarrasin. On vient me serrer la main, on s'exclame, on me suit en vélo, on me dévisage, on me montre la route... Impressions comme des clichés, quelques regards, quelques sourires, quelques secondes. Zones inondées - dont mon pantalon. J'atteins Narol trempée comme une soupe sous une pluie torrentielle. Non, la pluie ne s'est pas arrêtée dans le Maharashtra. On verra demain.

Jeudi 4 août 2005

Je longe, à mon grand désespoir, une route nationale. La marche du sel de Gandhi il y a 75 ans passait par des villages qui ne sont plus maintenant que des carrefours routiers. Imaginez comme ça m'enchante. C'est sale, pollué, encombré, et le seul paysage que je vois est le défilé de camions vrombissants et klaxonnants dans un nuage de poussière et de gaz. Je marche sans discontinuer. Aujourd'hui pas une goutte de pluie, et mon sac et mon dos sont trempés de sueur. Des jeunes en vélo, des motards, des livreurs s'arrêtent à ma hauteur pour tenter quelques mots d'anglais. Un petit vieux vient me serrer la main et je dois le traîner sur deux mètres pour qu'il consente à la lâcher ! Je fais une pause après une dizaine de kilomètres et me retrouve entourée par une dizaine d'ouvriers qui prennent une pause pour venir me parler en gujarati. Je leur explique que je ne comprends pas - "gujarati nay !" étant télégraphique et généralement efficace. Mais ils semblent croire que s'ils répètent dix fois la même chose de plus en plus fort ça va finir par rentrer ! A la halte suivante je ne suis toujours pas à Bareja, que j'aurais du atteindre il y a un moment si j'en crois le kilométrage de ma carte (et non, ce n'est pas en miles...). Un groupe de types serviables s'arrache mon plan en discutant fiévreusement mon itinéraire jusqu'à Vadodara, une ville a 100 km par laquelle je ne vais pas passer, et quand je finis par leur faire comprendre ils me disent que Bareja est à un kilomètre. Je marche. Un kilomètre plus loin je demande où est Bareja. A un kilomètre. Un kilomètre plus loin... bref vous voyez. J'ai faim. Cela ne m'était plus arrivé depuis trois semaines parce qu'on m'a trop nourrie et mon corps fait une overdose d'huile de friture et de piment - il réclame des légumes.

Bareja me coupe l'appétit. C'est boueux à cause de la mousson, une cacophonie de klaxons et de cris, de pollution, de saleté. Inutile d'essayer de faire connaissance avec les gens, ici on vient pour le business. Je déplie ma carte. Toute la marche du sel suit cette nationale. Je décide de poursuivre un peu, pour voir. Je change de refrain : ma prochaine étape est Matar.

Je quitte la nationale pour des portraits dans les rizières, et croise des gardiens de troupeaux de buffles - avec leur visage tout en longueur buriné et ridé, leur regard noir sous le turban blanc et leurs chaussures en pointe, je les trouve magnifiques. Je reprends la route et vais à la rencontre d'un vieux et d'un gamin assis sur le bord du bitume. Ils tentent de se faire prendre en stop par un camion. Ils réclament une photo. Je la fais. Cinq minutes plus tard le type me rejoint et commence à me parler en gujarati en marchant à mes côtés. Je lui dis que je ne comprends pas dans toutes les langues que je connais. Il insiste. Je hausse les épaules avec un sourire, ce qui fonctionne généralement. Il continue de me talonner et de me parler, de plus en plus fort, jusqu'a crier. Il me fatigue et j'accélère le pas. Il lui manque vraisemblablement une case, comme je viens de m'en apercevoir. Il me perce le tympan droit. Je m'arrête net, le regarde bien en face et lui crie avec l'expression la plus fâchée que j'ai en réserve : "I don't understand ! Je ne capte rien, leave me alone, casse-toi !". Je suppose que le ton que j'ai employé va lui faire comprendre qu'il me gonfle. Visiblement pas.

Je passe en vitesse maximale. Il n'a aucun mal à me suivre vu qu'il ne porte rien. Je le trouve pénible, mais pas agressif. Il me parle plus doucement et avance soudain la main pour me caresser la joue ! Eject. Son bras fait demi-tour, avec de l'élan. Mais il a seulement l'air surpris. Je le plante la pour aller prendre une pause parmi quelques familles d'ouvriers qui construisent une station essence. Il me suit... le gamin sur ses talons essaie desespérément de le ramener, et j'espère que ces deux-la ne sont pas père et fils. Pauvre gamin. Quand je repars je constate que l'hurluberlu m'attend. Je ne sais pas ce qu'il me veut mais la, je suis furieuse. Je l'ignore. Il me talonne sur cinq kilomètres, mais garde ses distances. S'il s'approche avec une quelconque agressivité je suis prête à y faire face mais je n'y tiens pas. Ce qui m'effraie le plus c'est la colère qu'il fait surgir en moi. Apres tout il n'y est pour rien, il lui manque seulement une case. Je finis par prendre un rickshaw et descends quelques kilomètres plus loin.

Mon podomètre indique 40 km et je n'ai fait que claquer le bitume.
Recommencer demain ? A quoi ça rime si ce n'est que de la nationale ?
Certaines zones sont inondées dans le sud du Gujarât et la mousson revient de plus belle ce soir. Je voulais voir la vie dans les villages et aller à la rencontre des gens. Je ne comptais pas voir des grappes de gens agglutinés autour de carrefours routiers pour vendre leurs fruits, proposer leurs services ou mendier dans le bruit et les gaz d'échappement perpétuels.
C'est une Inde qu'il faut voir, mais pas celle que je veux rencontrer.

Ce qui compte, c'est l'esprit du voyage.

Je prends le bus pour Ahmedabad et regarde incrédule la route que je viens de parcourir. Je ne suis pas peu fière d'avoir survécu à autant de circulation sans clamser ou crier de frustration. Je ne souhaite que le silence... Mes pieds marinent dans mes chaussures et ma marche forcée à cause de l'hurluberlu m'a ruiné le tendon de la cheville gauche. Mon pantalon est trempé et noir de boue. Mon haut est bon à essorer. Mon visage est noir de la crasse et de la poussière que les camions ont laissé dans leur sillage. Mes cheveux tiennent debout (ça me va bien, la brosse !)...

Dimanche 7 août 2005

Je suis dans le désert du Rajasthan...
Si.

Demain je serai près de la frontière pakistanaise, à Jaisalmer. Pour le moment je suis à Jodhpur, à l'entrée du désert de Thor. Hier j'ai visité la citadelle de Mehrangarh, perchée au-dessus de la ville, un endroit magnifique qui m'a enchantée. Je ne fais plus la marche du sel mais la marche du sable ! Je me déplace à pied autant que possible !

J'ai cru que j'allais finir à l'hôpital hier, mais je vous épargne les détails. C'est la première fois que j'ai frôlé l'évanouissement de douleur, cela dit. Un mélange de début de sinusite avec une gastro aiguë et autres symptômes de fièvre et tout... je ne suis pas souvent malade mais quand je commence on ne m'arrête plus ! Le changement de climat y est pour beaucoup, de la mousson au désert... Je jeune. Mon corps a grand besoin de ne rien avaler....

Je vous raconterai Mehrangarh une autre fois, ça fait un moment que je suis en votre compagnie... Et je dois aller rencontrer les artisans de Brahmpuri.

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Me revoilà déjà...

Je vous avais promis la citadelle de Mehrangarh. Imaginez juste un endroit hors du temps qui domine la région, forteresse de pierre aux fenêtres et pièces sculptées à même le roc par endroits, et construites tout en hauteur... Demeure des maharajahs rajputs (je préfère cette orthographe au "rajpoute" francisé qui m'évoque un pet... navrée) depuis quelques siècles, lieu de batailles, d'intrigues et de tout ce qui s'ensuit - et non, je ne vous ferai pas un cours d'histoire. C'est le premier lieu hautement touristique que je fréquente depuis mon arrivée mais aussi un lieu d'histoire où l'on peut s'imprégner de l'Inde d'autrefois.

Je déambule dans les différentes pièces et sur les remparts et contemple les maisons bleu indigo au pied du fort avec délice. Voila une belle balade féerique à une heure où les touristes s'en vont - et moi je reste, tranquille, et rentre en descendant à pied par les ruelles labyrinthiques, savourant la tranquillité de Jodhpur dans ce quartier. Quel silence après Ahmedabad !

Je ne pouvais pas en rester là. Hier matin j'ai donc commencé à explorer Jodhpur à pied, déterminée à me perdre là où les étrangers ne vont pas, sans me borner à seulement voir des choses. A Sardar Market le fourmillement atteint son comble, entre Indiens et étrangers se côtoyant sur le même marché pour acheter des choses différentes. C'est le must des guides touristiques et je me fais héler dix fois par des rabatteurs pour acheter du thé et des épices... et comme je ne réponds pas de la manière attendue, on finit par me laisser tomber.

Au coin d'une ruelle un jeune artisan fabrique les traditionnelles chaussures en pointe du Rajasthan, en cuir de chameau. En me voyant approcher il s'exclame avec espoir : "good price ! Bon prix ! Buen precio !" et se trouve tout surpris quand je m'asseois à côté de lui par terre pour lui demander de m'expliquer son métier ! Il s'appelle Kilash, et il me fait une démonstration : ses doigts cousent le cuir avec une précision et une habileté impressionnantes, et tout en tissant la cordelette qui permettra de coudre ensemble la semelle et le dessus de la chaussure, il m'explique que son métier est une histoire de famille. Son père tanne le cuir de chameau, l'affine et le découpe. Sa mère, sa femme et ses sœurs brodent avec des fils multicolores les divers motifs que je peux voir. Et lui, il coud. Ils font une dizaine de paires par jour en moyenne. Kilash a vingt-deux ans et il est papa depuis quelques mois, mais comme il a honte de ne pas avoir de moto pour promener sa femme il s'est mis à apprendre le français et l'espagnol, et il a loue cette boutique dont le loyer exorbitant est justifié par le nombre de touristes qui viennent dans le coin. Autrement, sa famille doit vendre ses chaussures à un grand magasin qui achète la paire 95 roupies et la revend 350 sans sourciller...

Nous buvons le thé tandis qu'il finit sa paire de chaussures. Et comme il est ravi que je m'intéresse à son métier, il me propose soudain de venir voir son village et rencontrer sa famille ! Cinq minutes plus tard il me prête un vélo, et nous voila pédalant dangereusement sur le marché et dans la ville. Je n'ai jamais été aussi attentive : on zigzague entre piétons, rickshaws, vaches, flaques d'eau, trous, chiens, chameaux.! Pratap Nagar est devenu un quartier de Jodhpur, à 6 km du marché. C'est un quartier paisible aux maisons bleues parsemées sur les collines - maisons à l'architecture biscornue, labyrinthique, improbable, construites à la va comme je te pousse à flanc de colline. J'adore. La mère et la femme de Kilash sont parties au temple, alors nous allons chez la voisine, Kumbla Devi. Et là, merveille. Je découvre un bijou d'artisanat. Parvati, Nilam et Memta sont assises en tailleur autour d'une tenture qu'elles brodent avec une rapidité vertigineuse. Sous leurs doigts, les fils d'or deviennent des chameaux et des paysages du Rajasthan, et je reste fascinée par leur habileté. Pour les faire rire et tenter d'apercevoir un sourire derrière le voile qu'elles ont pudiquement ramené sur leur visage - les femmes hindoues du Rajasthan semblent souvent se dissimuler aux regards de cette manière -, je me mets à tisser maladroitement sur un coin de leur tenture. Tout le quartier de Pratap Nagar vit de son artisanat : les hommes tannent le cuir et cousent des chaussures, les femmes brodent des châles de soie et des tentures. J'admire en silence ce travail qui demande une semaine pour être complète. Cette tenture part pour le Kashmir, où elle sera vendue 5000 roupies. Achetée 500 à Kumbla Devi. Malheureusement la famille n'en a pas en réserve. Si cela avait été le cas j'en aurais acheté une, pour la valeur de leur travail et la beauté de celui-ci.

Dans le quartier de Kilash vit aussi un magicien. Harish Jingar nous invite pour un thé et démontre quelques tours de passe passe pour me faire sourire, mais rien à voir avec ce qu'il fait sur scène. Il danse avec le feu ! Il me montre une coupure de journal et je reste coite : il a vécu à Angers et Poitiers ! Pour ceux qui l'ignorent, Angers est ma ville natale, et j'ai vécu aussi du côté de Poitiers. Nous discutons un petit moment de magie, de Pacacho le perroquet qui m'a adressé quelques mots tout à l'heure. Et puis il est temps de retourner à Sardar Market, parce que Kilash a du travail.

J'enfourche le vélo sous le regard hilare des gamins du coin. Nous pédalons vigoureusement et bientôt, nous revoici au paradis des touristes. Kilash me coud une paire de chaussures qu'il teint de la couleur que je souhaite, et je promets de revenir le voir avant de quitter Jodhpur. En attendant, son voisin Bablu qui se prétend peintre m'invite à venir voir ses oeuvres - il sort les pierres semi-précieuses qu'il utilise pour ses encres, et si les pierres sont vraies l'artiste ressemble surtout à un arnaqueur de première, surtout lorsqu'il me flanque sa collection sur les genoux sans répondre aux questions que je lui pose sur son métier ! Il me montre aussi ses pinceaux tout fins : ils sont en poils de queue d'écureuil ! Devant mon regard horrifié, il se hâte de préciser qu'on ne fait que capturer l'écureuil et lui épiler copieusement la queue avant de le laisser filer. Pauv' bête !

Je rentre prendre mon premier repas depuis trois jours et rencontre 3 Français sympas avec leur guide DP, un numéro. C'est un policier à la retraite devenu guide touristique qui se lève à quatre heures du matin pour marcher et faire du yoga mais ne dédaigne pas son verre de rhum et sa cigarette le soir ! Il se plaint que sa femme lui interdit de boire, fumer et manger de la viande quand il est à la maison. Sandrine, Jean-Benoit et Philippe ont beaucoup d'humour et nous passons une agréable soirée à discuter anecdotes et voyages. Ils reviennent de Jaisalmer où le vent soufflait sans discontinuer, mais c'est apparemment un lieu magnifique.

Chouette journée !

Ce matin, je suis partie errer dans les ruelles du vieux Jodhpur, en passant par le fort. Longue promenade enchanteresse, comme dans un autre siècle. Calme. Le bleu comme une caresse. Je prends le temps de me poser et d'écrire, de méditer. Tranquille.

Voili, chers amis.

J'ai posé le nez sur mon calendrier a tout hasard, et je serai bientôt de retour ! Une vingtaine de jours. Après mon escapade a Jaisalmer (je rêve de quelques jours dans le désert, mais loin, très loin des touristes - est-ce faisable ?) Je pense descendre quelques jours à Ajanta visiter les très vieilles grottes bouddhiques. Ensuite Rajesh m'attend pour le festival - commencer le voyage par un mariage et le finir par un festival, que demander de mieux ?!



Publié à 04:27 le 25/06/2007 dans Inde
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Episode 5

Non chers amis, je ne suis pas en train de parcourir Bombay à la nage, mais il s'en est fallu de peu.

Mon train d'hier a été annulé. Je suis toujours à Bangalore mais prends le train ce soir pour retourner à Bombay, où les inondations ont baissé de niveau. Mes amis Rajesh et sa famille vont bien, mais je pense depuis hier à ces millions de gens qui vivent dans les slums et viennent de perdre une nouvelle fois le peu de choses qu'ils possédaient ; tous ces gens qui vivent sous une bâche dans la rue n'ont plus rien, et pire encore le terrain devient propice à la propagation de maladies. Personne n'en parle ici, la presse les ignore, seules les ONG font quelque chose.

Bon, je vous ai longuement abandonnés dans mes aventures et je reçois des mails indignés ou inquiets. Je vais faire du rattrapage, j'ai le temps ce soir, mon train ne part que dans quatre heures. Sachez cependant que si mes mails se font rares, je viens d'user mon cinquième stylo en écrivant mon carnet de voyage !

Jeudi 21 juillet 2005 - Madikeri

Je convaincs Tensang de sortir de l'enceinte de Sera pour aller visiter une petite ville réputée pour ses épices et son café. Comme d'hab Tensang me prépare un petit déjeuner d'enfer, et comme je proteste que je veux faire comme tout le monde, je constate que son colocataire Putchi se tartine du piment sur sa chapatti ! Du coup je ravale mes protestations.

Hier nous sommes allés visiter tout Sera et c'était vraiment superbe, ce matin nous prenons le bus pour Madikeri et sommes assis sur un siège tellement dévissé qu'on dirait un fauteuil à bascule, et sur les trous et les bosses ça donne un effet comique. Enfin, surtout douloureux. Peu à peu nous entrons dans la vallée du Kodagu, avec ses routes sinueuses au milieu d'une jungle de caféiers, ses arbres vert vif sous la mousson et ses petites montagnes à gravir. Petites montagnes, mais bus poussif.
A Madikeri le climat est tellement humide que pas un mur, pas un muret, pas un arbre n'est épargné par la mousse. Un rickshawallah nous emmène tout autour de la petite ville et je découvre avec Tensang une jolie cascade toute blanche précédée et suivie d'eaux boueuses, et des champs d'épices à perte de vue. Un tombeau au sol de marbre - comme le constate la vieille dame aux pieds mouillés qui fait un vol plané dessus - d'un saint maharadjah du siècle dernier a pour tous visiteurs un troupeau de buffles et quelques chiens efflanqués.
Tensang entre dans un temple hindou pour la première fois, et comme nous regardons béats trois saddhus en pagne orange s'agiter devant une divinité, nous recevons soudain une giclée de flotte en pleine tronche en guise de bénédiction ! Quant au musée, c'est une église catholique avec un vitrail qui proclame "Jésus est mon berger" et un alignement de statues " païennes " de divinités hindoues juste sous son nez !

La première journée de tourisme se termine. Car c'était du tourisme. Mais pendant le trajet, quand les cahots ne nous empêchaient pas de discuter sous peine de se mordre la langue, nous avons pu continuer de faire connaissance. Il ne m'en voudra pas si je vous dis qu'il n'est pas un moine modèle ! Le cricket et le football sont interdits à Sera, parce que 6000 moines en plein tournoi, ça ferait mauvais effet. L'an dernier, Tensang et une douzaine de ses amis se sont faufilés dans la forêt pour s'adonner à une mémorable partie de cricket. Les voici enthousiastes en plein jeu quand soudain, un moine hurle : "Teacher !". Une volé de moines en sandales prend la fuite à travers la forêt, et quelques-uns uns trébuchent et culbutent cul par-dessus tête sur les racines des arbres. Tensang s'échappe, soulagé. Seulement voila : ces andouilles ont laissé la feuille de scores derrière eux ! Ils sont convoqués par leur prof, et reçoivent chacun douze coups de bâton. Ca rigole pas. Enfin maintenant, vu la tête de mon filleul hilare, ça en rigole quand même, mais jaune.

Vendredi 22 juillet 2005

Tensang m'apprend que quand il était petit, c'est un lama qui a conseillé à ses parents de l'envoyer au monastère. Il s'y épanouit. C'est chouette ! Mais comme je lui demande s'il n'y a pas eu de petite appréhension dans l'air à l'idée de m'héberger chez lui, il hésite et puis me dit que puisque je suis sa grande sœur, il peut bien me le dire. Il y a dix ans, une histoire a fait frémir tous les moines parrainés, et pour tout vous dire ça me fait frémir aussi. Je vous raconte, et après je fais mes commentaires.
Un jeune moine parrainé (par une association européenne, mais laquelle, elles sont nombreuses.) reçoit sa marraine dans son monastère. Elle reste quinze jours, au terme desquels elle demande à son filleul de l'accompagner à Bombay. Il la suit. Elle prend une chambre d'hôtel, et lui déclare de but en blanc qu'elle l'aime et veut l'épouser ! Le moine est horrifié. Il lui rappelle qu'il porte une robe pour une raison qu'elle ne peut ignorer. Elle s'énerve, sûrement qu'elle vaut mieux qu'un vœu de chasteté ! Il résiste. Elle insiste. A la fin le ton monte et elle lui déclare que puisque c'est ainsi, il doit lui rembourser l'argent qu'elle lui a versé depuis le début de son parrainage ! Il ne voit pas de solution. Comme elle le laisse réfléchir en descendant faire une course, le moine se jette par la fenêtre et se tue.
Je suis atterrée.
J'assure à Tensang que je n'ai aucune intention de le demander en mariage ! Mais entendre une telle histoire fait frémir. Avant de parrainer, il faut se demander pour quelles raisons on prend cette responsabilité et se rendre compte qu'on est deux dans l'histoire, que les liens qui se tissent sont réels. Et que nos intentions doivent être justes.

Nous continuons quant à nous de beaucoup nous amuser, entre mes cours de tibétain et ses cours d'anglais. Je finis par le faire chanter en francais. Disons que prononcer "vent frais" correctement n'est pas donné à tout le monde, et qu'on en rit tellement que mes abdos, eux, en pleurent...

Samedi 23 juillet 2005

Etre réveillée par les trompes tibétaines, c'est une expérience à vivre. Mais si possible à ne pas reproduire !
En dehors du fait que j'ai cru, une nanoseconde, entendre un éléphant, le son d'un tel instrument à six heures du matin a quelque chose de saisissant.

Aujourd'hui je suis invitée à déjeuner avec Stéphanie, de Solhimal, et Patrice, qui participe au chantier de Kollegal. Nous voyons débarquer un festin. Nous en profitons pour faire connaissance, et le "très sympa" un peu bref de mon dernier message se confirme pour Stéphanie !
Nous passons un agréable après-midi, après quoi je retourne avec eux à Rabgayling, laissant Tensang pour retrouver Tenzin Palden. C'est étrange, c'est un peu comme quitter chez soi pour rentrer chez soi.

Dimanche 24 et lundi 25 juillet 2005

Nous allons en famille à Ooty voir les plantations de thé.
Je vais faire bref : nous entrons dans un paysage nouveau, la jungle et la montagne, transformés en parc national. J'ouvre une fenêtre pour regarder le paysage et vois soudain une mangouste en train de dévorer un serpent ! Le car serpente à vitesse dangereuse dans cette luxuriance en tons de vert déclinés en buissons et feuillages, et je ne me lasse pas de perdre mon regard dans ces milliers d'arbres humides sous la mousson. Oui mais six heures de bus, c'est long, surtout quand on a une fuite d'eau juste au-dessus de la tête. Comme gémirait Travis : "why does it always rain on me ?".
Bientôt - euh… quatre heures plus tard. - on s'élève entre la brume et les plantations de thé. C'est féerique, cette écharpe blanche qui enveloppe les carrés bien ordonnés des plantations, tandis que la jungle environnante donne à l'atmosphère sauvage sa saveur d'aventure.
Ooty tarde à se dévoiler. On passe de montagne et jungle à collines et bambous. Et à Ooty, il pleut !
Le lendemain, tandis que nous peinons dans le jardin botanique sous la flotte et le froid, et que personne ne proteste, je pense à cette chanson de Jacques Brel et en modifie les paroles : "t'as voulu voir Ooty et on a vu Ooty". Nous ne nous attardons pas.

Sur le chemin du retour, Tsering, la voisine de Tenzin Palden qui nous a accompagnés et qui ne doute de rien, demande au chauffeur de nous arrêter en bord de route pour que cette Spécialiste française du Thé (elle me montre du doigt) puisse prendre quelques photos et cueillir quelques feuilles ! Et il accepte ! Nous bondissons hors du bus pour une fugitive et humide escapade dans les plantations, où je cueille à la sauvette quelques feuilles de thé du Tamil Nadu (Ooty n'est pas dans le Karnataka) et patauge dans la boue et les flaques pour poser avec mon trophée. Nous remontons ravies et trempées pour grelotter pendant deux heures le temps que nos vêtements sèchent un peu !

Nous arrivons tôt à Mysore. Tenzin Palden et son frère Kunsel sont livides, peu habitués à voyager. Pourtant ils veulent tous que nous allions au palais de Mysore, qui est certes magnifique de l'extérieur. Mais à ma grande surprise, dans ce palais des maharajahs, on joue au strip poker ! Ca commence par l'appareil photo qu'on vous confisque à l'entrée, moyennant roupies. Puis ça continue quand on vous demande de vous déchausser, moyennant roupies - je ne suis pas fâchée de voir ces ignobles chaussures rose Barbie que l'on m'a prêtées disparaître derrière le guichet ! Mais après on vous demande le ticket d'entrée que par habitude, j'ai fourré dans mon sac d'appareil photo.
Traversée du parc pieds nus comme une pèlerine pour récupérer le fameux ticket, et découvrir l'intérieur du palais. Bon, ceux qui me connaissent ne s'étonneront pas, ça me rend malade de voir des portes en argent massif sculptées, des étalages de colonnes de marbre, de dorures, de richesse à me faire vomir, ces hauts plafonds ornés de vitraux coûteux et ces autres plafonds en précieux bois d'acajou sculptés dans le moindre détail. Ca me rend malade parce que dehors, déjà à l'époque, les gens crevaient de faim. Disons que je n'ai pas le même sens des priorités que les maharajahs, ce que je prends pour une agréable auto-congratulation ! Et dans ce palais, même le temple cherche à vous débarrasser de quelque chose : sur chaque vitrine de divinité hindoue, une pancarte indique aimablement que des boulettes sucrées sont en vente à l'entrée pour deux roupies seulement - "Take a badhu and receive god's blessing". Effectivement la bénédiction est bon marché ici.
Je craque en sortant du palais pour l'instrument de prédilection des charmeurs de serpents : sorte de flûte faite de deux bambous et d'un fruit sec en forme de poire appelé batcha. Seulement le soir, quand je veux en jouer, Djangtchoub pousse un hurlement : "Don't play this, snakes are coming !!!". Je lui explique que les serpents sont sourds, mais elle répète paniquée la même chose, alors je range mon instrument. Et en guise de serpent, je trouve, au pied de mon lit, un placide crapaud que Yangtchen raccompagne stoïquement dehors avec une pince à salade !

Mardi 26 juillet 2005

Une femme de Rabgayling a été piétinée hier soir par un éléphant qui s'attaquait à ses récoltes.
D'anecdotique, la présence des éléphants dans le coin me semble soudain extrêmement grave.
Que dire de plus, sinon que cette réalité colorée et exotique que je vous décris a parfois l'impact cru des tragédies quotidiennes...

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Mercredi 27 juillet 2005

Help. Help.
Je fonctionne en mode interne monosyllabique ce matin en voyant s'accumuler les cadeaux de départ.

O rage o désespoir !
O cadeaux trop fournis !
N'ai-je donc tant vécu que pour périr ainsi ?
Comment dans mes deux sacs vais-je emporter tout ça ?
Et pourquoi mais pourquoi m'offrir tant de khatas ?

Vous voyez le tableau. Je suis noyée sous les khatas, mes sacs pèsent deux tonnes. Je crains le mélodrame au moment du départ, avec crises de larmes, mais tout se passe sereinement tant ma famille tibétaine est certaine que je vais revenir l'an prochain.

Je prends la Jeep jusqu'à Hunsur et vous savez quoi ? 27 passagers dans une Jeep, c'est possible. Certes il y a quatre enfants. Le reste est tassé pèle mêle à cinq adultes devant, avec le chauffeur qui passe ses vitesses entre les cuisses du plus proche, je ne sais combien derrière accrochés sur le marchepied, et entre les deux, ben, nous, scotchés, squeezés les uns contre les autres.

J'attrape le bus pour Mysore et de la, le train pour Bangalore. Et c'est dans cette grande ville que les ennuis commencent, mais ce jour-là (ben, hier, quoi) j'avais des anges gardiens.
Je pose mes deux sacs à la consigne en regardant mes trois pousses de cactus (et oui, ce petit côté fantaisiste qui me pousse à trimballer avec moi des trucs piquants mais très amusants à replanter en France ! C'est coriace un cactus !) se faire écraser par un employé peu zélé.
Je sors de la gare pour aller faire un tour, j'ai jusqu'au soir - Tensang doit me rejoindre vers six heures pour me dire au revoir. Là, je tombe sur un camion avec des lances à eau, un defilé de policiers en uniforme kaki et casque vert, lathis à la main, et une procession de manifestants qui crient et chantent et dansent et marchent pieds nus ou en sandales d'un pas militaire. Comme je demande à un voisin ce qui se passe - grève pour une hausse de salaires - il me demande où je vais. Et m'annonce que le train pour Bombay est annulé pour cause de fortes pluies ! Ca demande vérification. Je retourne à la gare en remerciant mon ange gardien numéro 1. Là on m'envoie au bureau d'annulation et vous savez quoi ? Ca recommence. Je fais la queue pour présenter mon ticket de train, et la dame me demande d'aller remplir un formulaire. Je remplis mon formulaire. Fais la queue. Me présente à la même dame. Elle annule mon billet et me demande si je souhaite en prendre un autre. Oui, que faut-il faire ? Mais remplir un formulaire, bien sur, où avais-je la tête ? Je vais remplir mon formulaire. Fais la queue. Tends mon papier et reçois un nouveau billet de train pour demain. Je ne suis pas enchantée de devoir rester une nuit à Bangalore.

Je vais donc téléphoner à Rajesh depuis un centre d'appel mais le numéro pour Bombay ne fonctionne pas. Le petit vieux au guichet connaît deux mots d'anglais. Ca se resume à ça :
" The phone number for Mumbai isn't working "
" You can't ".
" I can't phone to Mumbai ? "
" You can't "
" Where can I go, then ? "
" You can't "
" I mean, WHERE can I go to phone to Mumbai ? "
" You CAN'T ! " s'énerve le petit vieux, alors je laisse tomber.

Enfin je trouve un centre d'appel WHERE I CAN et joins Rajesh. Il me dit qu'en bas de son immeuble il a de l'eau jusqu'à mi-cuisses et qu'il a dormi au bureau hier avant de rentrer à pied chez lui - six heures de marche dans la flotte à mi-cuisse, dangereux exercice. Ils m'attendent tous demain. Je suis morose en sortant de la cabine. Soudain un vieil hurluberlu hirsute chevelu surgit devant moi ! Il a les cheveux dressés en une magnifique choucroute noire sur la tête, un uniforme aux boutons dores, un tambourin et une flûte ! J'éclate de rire. C'est trop drôle. Je fais son portrait et le voila bombant le torse et se lissant soigneusement la moustache. Ange gardien numéro deux qui me permet de ne pas succomber à l'énervement.
Je me pose dans une salle d'attente et décide de téléphoner au Tibetan Youth Hostel [...] mais je n'ai pas le numéro. A ce moment passent devant moi des étudiants tibétains ! Je les interpelle, et ils ont le numéro, mais comme un des étudiants est de Bylakuppe, je lui parle en passant de Tensang. Et mentionne que je l'attends. Et voila mon tibétain qui me montre un moine et me demande si ce ne serait pas lui, là-bas ? Ben si !!! Numéro trois remercie chaleureusement.
En apprenant la situation Tensang ne veut pas me laisser platement dormir seule à l'hôtel et se propose de prendre une chambre aussi. Mais voila que la Tibétaine qui lui demandait un renseignement il y a deux secondes nous annonce qu'elle nous accueillera volontiers chez elle ce soir ! Bon, numéro quatre.
J'adore quand les situations à priori pénibles se dénouent de manière aussi extraordinaires.

Nous allons dîner dehors. Je demande du riz avec des légumes. Il s'avère que LE légume vert de saison, c'est le piment, qu'on m'a obligeamment coupé en rondelles ! Je fais un louable effort pour manger après avoir fait le tri, mais ne réussis encore une fois qu'à me brûler la bouche et l'estomac au troisième degré.
Nous dormons à trois dans le lit de Pempa, Tensang exilé le plus loin possible de nous. Le lit familial en Inde se pratique couramment. Il suffit de se squeezer sur une surface précise et ne pas déborder sur celle des voisins.

Jeudi 28 juillet 2005

Aujourd'hui je passe DEUX heures debout dans une file d'attente avec mes précieux formulaires parce que le train est de nouveau annulé. Heureusement un autre part ce soir et je rentre dans le "Foreign Tourist Quota", on m'alloue donc la toute dernière couchette. Mais le train ne va pas jusqu'a Bombay, il s'arrête à 60km. Demain soir après avoir avalé 24 heures de transport je devrai dormir à l'hôtel (à moins qu'une Tibétaine…?) parce que je ne suis pas candidate au suicide, je ne vais pas rentrer à Bombay en pleine nuit.

Tensang est là et devinez quoi ? Il m'attend.
Je vais donc y aller.

Ceux qui se plaignaient de ne pas avoir de nouvelles, vous voila servis ! Je vous écrirai de Bombay avant de partir pour le Gujarât, où les météorologues pessimistes annoncent de nouvelles inondations dans les jours à venir. Si c'est le cas ma marche du sel est compromise.

Bonjour humide à tous, depuis Bombay-sous-les-flots.

Ma marche du sel a bien failli littéralement tomber à l'eau mais tout semble aller pour le mieux au Gujarât même si dans le Maharashtra c'est loin d'être le cas. Les gens apprennent à nager pour rentrer chez eux. Beaucoup de morts en effet, et des craintes d'épidémies. Et les serpents qui s'en donnent à cœur joie... L'atmosphère est très déprimante, mais pourtant, je me nourris de ces images de solidarité entre les gens que la tragédie rapproche, et me dis que la véritable catastrophe serait que le meilleur de l'homme ne ressorte pas dans ces cas-la. Ici les secours sont pour la plupart du temps absents, il a fallu une deuxième pluie battante pour que tout se mette en place. Mais si vous voulez bien, revenons en ou je vous avais laissés...

Vendredi 29 juillet 2005

Je pensais naïvement, jeudi, que mes déboires en train étaient sur le point de se terminer. Pensez-vous !
J'attendais sur le quai avec Tensang quand il est parti en courant racheter le ticket de quai, obligatoire ici pour accompagner les gens jusqu'au train. Je lui avais bien dit qu'il n'avait pas le temps. Mon express est arrivé et j'ai sauté dans le premier compartiment marque Sleeper 3. Histoire de vérifier, je demande aux voisins plusieurs fois si je suis bien au bon endroit et on me le confirme. Je descends du train pour chercher Tensang du regard et le vois courir sur le quai, dans la direction opposée. Ce sera donc la dernière image que j'aurai de lui.
Il se trouve, malheureusement, que je suis assise en première classe, et je n'ai pas vu la différence. Le contrôleur arrive, et un type a qui je n'ai rien demande lui annonce que je vais payer le tarif première classe ! Je le fais effectivement, ce qui triple le prix de mon billet, mais non sans jeter un regard incrédule au chauve paternaliste qui s'est permis de prendre la décision à ma place. Je constate qu'en première classe :
- On vous reveille a six heures du matin a coups de "ah Tchai Coffee ! Ah tchai coffee !"
- On vous assure que le petit dej n'est pas pimenté et vous retrouvez deux cadavres de piment vert dans vos dosas, mais bien sur pour votre palais il est trop tard.
- On vous fournit draps et couvertures et on peut se dissimuler derrière des rideaux pour se protéger de toute communication avec ses voisins.
- Les mendiants et petits balayeurs ne sont pas autorisés, les plus riches peuvent donc ignorer les plus pauvres sans culpabiliser le moins du monde.
- La climatisation et le double vitrage verdâtre vous donnent l'impression de vivre dans un aquarium. Impossible d'ouvrir une fenêtre.
- Les serveurs vous adressent des regards d'éperdue reconnaissance quand vous les traitez comme des êtres humains.

Quelques heures de rizières inondées et de villages noyés plus tard, nous sommes à la gare de Pune. Il est dix-neuf heures et je lis Harry Potter en attendant que le train reparte. Tout à l'heure nous serons à la gare de Kalyan, ma destination, a 60km de Bombay.
Tout à coup un type ventru apparaît, tire mon rideau sans cérémonie et m'aboie : "Wherrrr you going ?". Je suis tellement interloquée que je ne réponds pas, plongeant de Hogwarts à cet accent indéchiffrable. Il disparaît. Il revient cinq minutes plus tard : "Wherrrr you going ?" "Kalyan". "Train not going ! You must get down." "What ??" Je balance Harry Potter en toute urgence et retombe nez a nez avec le chauve condescendant d'hier soir qui m'explique que le train ne va pas à Kalyan mais retourne sur Daund puis Surat ! Bref partout sauf la où je dois aller ! C'est à hurler ! Il ajoute : "Get down quick ! Train's going !" J'entends le coup de sifflet dehors. En un geste d'une rapidité fiévreuse je rassemble tous mes sacs et me jette sur le quai. Et l'autre de me crier depuis la porte, sur un ton paternaliste : "Take a taxi ! It's only a two hours' drive !" Un taxi pour faire 200 km ? Je me retourne et lui réplique que ce n'est pas parce que je suis étrangère que l'argent me coule des poches ! Et, hallucinée, je me retrouve avec mes sacs sur le quai de la gare de Pune, avec l'impression qu'on m'a jetée du train.
Bon. Je charge mes sacs et sue comme un cactus pour monter au premier étage du bureau d'annulation, et fais la queue pour la enième fois avec un formulaire à la main, mais cette fois sans humour.
Apres une demi-heure j'accède au guichet et tends mon formulaire et mon ticket de train. L'employé fatigué le consigne dans son registre et la. non ?! Si !! Il compte placidement les scandaleuses 1200 roupies que j'ai payées depuis Bangalore, me les tend. Je les empoche et file sans demander mon reste ! Mon trajet a donc été, finalement, gratuit.

Je trouve un lodge de l'autre cote de la rue et pour 150 rs j'atterris dans la chambre la plus sordide qu'on puisse imaginer - couvertures et draps du lit jaunâtres, murs tachés. La soirée va être longue.

Samedi 30 juillet 2005

Samedi matin, je rencontre un chaton qui donne de la vie dans ma chambre pendant quelques instants, le temps que la queue de sept personnes pour la salle de bains commune diminue et me permette enfin d'aller aux toilettes. Je le baptise Azote. Il mange mon riz d'hier soir et passe un franc quart d'heure hilarant à s'emmêler dans mon soutif sur le lit. Quand enfin mon tour arrive, je passe me laver et dis au revoir à Azote, et saute dans le premier bus... qui est un frigo.
Quatre ou cinq heures plus tard, j'arrive à Bombay. Non sans avoir eu une prise de bec avec mon voisin de devant qui comptait jeter mon sac dans la rue parce qu'il ne pouvait pas rentrer sa valise dans la soute ! L'avait qu'à essayer, tiens !

Dans le train pour le quartier de Bhayandar, je me fais apostropher avec virulence par une harpie qui considère que mon sac trop lourd devrait être au-dessus de nos têtes dans le porte bagages. Je lui explique que je ne peux pas le soulever (en anglais) et elle me hurle dessus (en marathi) parce que je prends plus de place que nécessaire. Je l'envoie promener (en français) et elle me répond vertement (en hindi). C'est la dispute la plus surréaliste que j'aie jamais eue ! Mais cinq minutes plus tard, une femme très très enceinte monte dans le compartiment, et personne ne bouge un orteil. Je me lève et lui laisse ma place. Et voila que je deviens la meilleure copine de ma harpie vociférante ! Elle se tasse contre la paroi pour que je puisse m'asseoir et me caresse le genou avec tendresse quand je finis par m'y résigner ! Bon, certes.

Le retour chez Rajesh est épuisant mais dès que j'arrive, je suis de nouveau traitée comme une princesse. Toute une famille aux petits soins pour moi. Rajesh m'a acheté tous les journaux qu'il a pu trouver pour me montrer à quoi ressemblait Bombay sous les eaux. Son frère Ravindra me sert le thé, des fruits, joue aux échecs, m'accompagne partout où je vais et me pile joyeusement au garam board, le jeu local. Eknath (Le papa. Allez avouez que vous étiez paumés !) me prépare de l'eau bouillante pour que je pose mon nez enrhume au-dessus. Je finis par leur dire, pas loin de la larme à l'œil, que je n'ai pas l'habitude qu'on s'occupe de moi comme ça !

Jusqu'ici, j'ai passe un mois sans aucun ennui de santé. Mais il était dit que je ne passerais pas un mois et une semaine. Je développe (simultanément, sinon ce ne serait pas drôle) une crise d'urticaire à cause du changement de climat trop brutal, une indigestion et des maux de crane et teste, après la médecine tibétaine, la médecine ayurvedique (qui implique que Rajeshwari me tartine les bras et les jambes avec un fruit sec qui ressemble au pruneau pour éviter que la crise d'urticaire ne s'étende, un laxatif puissant qui me laissera d'impérissables souvenirs de crampes d'estomac et une injection qui m'empêchera pendant une heure de m'asseoir sur la fesse gauche.).

Et puis il s'est remis à pleuvoir. Mais vraiment. Je veux dire que je n'avais jamais vu autant de flotte tomber pendant 36 heures sans interruption. Je croyais donc mon voyage au Gujarât fortement compromis, mais il se trouve que depuis ce matin il n'est pas tombé une goutte, et j'ai un train pour ce soir.

Pour ceux qui ne me suivent pas sur la carte : www.mapsofindia.com - vous trouverez facilement les endroits dont je vous ai parle dans le Karnataka (Bangalore, Mysore, Kushelnagar, Hunsur, Madikeri), dans le Tamil Nadu (Ooty ou Ootacamund kekchose), dans le Maharashtra (Bombay, Pune, Kalyan) et enfin, bientôt, mon itinéraire dans le Gujarât depuis Ahmedabad.

Dans deux jours, si tout va bien, je commence enfin à marcher.

 



Publié à 04:25 le 25/06/2007 dans Inde
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Episode 4

Samedi 9 juillet 2005

Me voici donc à Acworth Hospital pour un improbable concert : j'arrive et il n'y a personne que Ravindra, le frère de Rajesh, qui a traversé toute la ville pour venir m'écouter. Julie et Mr Kamath sont là aussi, bien que ce dernier exprime une liste de doutes sur le succès de mon concert, étant donné que je vais chanter en français.
Peu a peu les bancs se peuplent. Public inhabituel évidemment.
Une soixantaine de personnes plus tard, la voix un peu tremblante, j'entame le concert par Tri Yann en demandant au public de battre le rythme. Ceux qui ne peuvent pas frapper dans les mains tapent du pied. A la deuxième chanson je leur demande, très ambitieuse, de chanter avec moi : première tentative, seule une vieille dame toute abimée se met à chanter ! Du coup je l'ai repérée ! Mais peu à peu le concert devient chaleureux, et le public se met à chanter à grands coups de lalalalala, et ça devient purement génial. Un vrai partage. Une femme devant moi est statufiée de joie, elle ne me quitte pas du regard. Un homme au troisième rang semble transporté. Une heure de chants : je passe le relais à ceux qui veulent chanter en hindi. Un homme se lève et se met à chanter, puis la vieille dame, qui n'ose pas et que je fais asseoir devant. Vraiment, chanter est peu de chose, mais c'est aussi beaucoup. La musique est internationale. Pendant une heure de joie et de rires, nous oublions que c'est la lèpre qui nous met face à face.

Dimanche 10 juillet 2005

Dimanche matin, me voici dans le train pour Bangalore.
J'ai peine à croire que je vais enfin quitter Bombay, cette ville asphyxiée. Pourtant, après un long tunnel, soudain il n'y a que les montagnes, la verdure, et une Heliette cheveux au vent qui respire à pleins poumons. J'adore chaque minute des douze premières heures de train. (qui a fait une grimace ???) Troupeaux de chèvres parsemés dans les champs, jeunes vaches et vieux bergers, des étendues de rizières, puis la plaine et ses nuances de marron, puis les collines. C'est vraiment magnifique, et quel bonheur de respirer.
Mon voisin s'appelle Chandra, il a décidé de prendre soin de mon petit confort pendant le voyage. Ainsi, comme mon dîner est malheureusement passé aux oubliettes parmi la liste des commandes, Chandra parcourt le train en long et en long pour trouver le serveur, mais celui-ci a disparu. Alors il m'offre son propre dîner. Essayez maintenant de dire non à un Indien qui vous offre un repas - c'est comme balayer le Potala avec une plume.

Le soir, une troupe de 19 villageois népalais en pèlerinage nous fait de l'animation - et soudain, tous les regards se tournent vers moi : your turn now. Je suis donc obligée de chanter dans le plus grand silence - ça va quand les gens sont loin, mais quand on est à dix sur une banquette pour trois et qu'on a une femme assise sur le pied gauche, ben c'est intimidant.

Nuit courte et entrecoupée de haltes dans les gares, sans compter les petits balayeurs comme Rajah, dix ans, qui sillonnent le train à quatre pattes à longueur de journée pour nettoyer les saletés et gagner une poignée de roupies, et peut-être un repas. Plus les vendeurs en tout genre qui vous hurlent cent décibels dans les oreilles au moment béni où vous refermez les yeux.

A la vingt-cinquième heure de train, j'avoue que j'en avais marre. Ca tombe bien, on arrive à Bangalore.
Je descends hagarde avec mes sacs sur le dos, et monte directement dans le train pour Mysore, espérant que ça prendra une heure tout au plus. Là je me sens vraiment crevée, sale, et j'en ai ras le bol d'être immobile et en mouvement a la fois.

On arrive à Mysore QUATRE HEURES ET DEMIE plus tard !
Je viens de m'avaler 1380 km de train en 29h30 !!
Laissez moi sortir !!!

Je me jette sur le quai avec mes sacs et décide sur-le-champ de ne pas faire de tourisme, non merci, ciao Mysore et son palais, laissez moi me poser à Hunsur. Une heure de bus. Avec tout ça j'ai oublié que j'allais enfin rencontrer Tenzin Palden. Je m'en rends vaguement compte entre une sieste et deux sursauts de fatigue.

Ici il fait plusieurs degrés de moins et le soleil, que je n'ai pas vu depuis mon arrivée a Bombay, est enfin présent. TRES présent. Il me crame joyeusement le bras droit.

A Hunsur, je vois un visage tibétain parmi tant d'autres indiens : c'est Djangtchoub, la soeur de Tenzin Palden, à qui j'ai téléphoné depuis Mysore sans savoir si elle avait compris que j'arrivais. Elle est là.
Nous nous saluons timidement dans une mixture anglo-tibétaine comique et hop, sans plus attendre elle me guide vers un rickshaw. Une demi-heure de plus. Autant dire que je suis rétamée.

Mon filleul est à l'école et sa mère, Yangtchen, ne parle pas anglais. Je ressors mon tibétain un peu rouillé d'un compartiment de ma mémoire. Et enfin, Tenzin Palden est là !! Il entre et je reste estomaquée : mais qu'il est grand !

Pour la petite histoire il avait dix ans quand j'ai commencé à le parrainer et maintenant il en a quinze. Il est tout timide pendant environ dix minutes, et puis après nous voila à tchatcher comme de vieux amis, ravis de nous voir enfin. C'est super. Je vais passer quinze jours entre ici et Bylakuppe. Nous jouons à un jeu d'habileté qui ressemble au billard mais se joue avec des palets et les doigts et je me fais allègrement piler mais je prends ma revanche aux échecs. Et le jeu de Mikado que j'ai apporté a un succès impressionnant.

Lundi 11 juillet 2005

Le lendemain, Tenzin Palden m'emmène en moto dans tout le village, immense, et me montre divers monastères. Je visite aussi les champs de coton et de maïs, avec la clôture et une profonde fosse à éléphants. Il me dit ça comme si c'était naturel - je suppose que ça l'est pour lui ! - et je tente sans succès de visualiser un pachyderme affamé, scotché dans sa fosse, essayant desespérément du bout de sa trompe de manger un épi de maïs. Y a pas à dire, trop étranger ! Dans la forêt on croise aussi des singes à tête rouge, des "vrais" sauvages et tout et tout. Et puis un joli petit étang avec des herbes touffues, et comme je fais remarquer à mon fils (c'est plus court que filleul et c'est plus près du cœur) que c'est un coin sympa, il répond sur un ton anodin : Yes, and a lot of snakes here, danger. Ah, euh, ok, je ne vois plus la chose d'un même oeil. Et même chose pour un buisson tout verdoyant et luxuriant, dont les feuilles sont vénéneuses. Oups.

Mardi 12 juillet 2005

Le lendemain je vois un cobra ! Celui ci, hélas pour lui et tant mieux pour moi, flotte lamentablement dans un bocal de formol dans la salle de sciences du collège de Tenzin Palden.
J'écourte.

Jeudi 14 juillet 2005

Ce matin, je me lève tôt pour partir avec Djamphel à Bylakuppe.
Il est venu exprès me chercher en moto. Nous roulons presque une heure dans la campagne indienne et je découvre, émerveillée, un lac de lotus au beau milieu de nulle part. Nous nous arrêtons pour une ou deux photos. Et enfin a Bylakuppe, immense endroit comme une enclave tibétaine cernée de monastères imposants.

Je vais rencontrer mon deuxième filleul, petit frère celui là puisqu'il a 21 ans. Il ne sait pas que je suis là. Nous le cherchons un petit moment parce qu'il y a plusieurs maisons numéro 22, allez savoir pourquoi.
Puis on nous annonce : Tenzin Sangpo vit ici.
Je suis pleine d'impatience.
Il apparaît sur le seuil.
Il devrait tomber des nues vu que je débarque comme un cheveu sur la soupe mais il semble qu'il m'attendait.
Il me fait entrer, asseoir, traditionnel thé et fruits. Je suis ravie de le voir enfin et il est tout heureux aussi. Nous allons faire le tour de son monastère de Sera Mey et puis il me prépare un excellent déjeuner.

Je conviens avec lui de revenir quatre jours la semaine prochaine. A cette occasion je vous raconterai la suite. Parce que figurez-vous que j'écris depuis une bonne heure et que Tensang est là à côté de moi, patient, à m'attendre !!!

Tout va bien, donc. Je profite avec bonheur de mes retrouvailles / rencontres avec mes deux filleuls. Nous avions developpé une correspondance fréquente et enrichissante et maintenant, avec eux, je suis comme chez moi. C'est génial après quatre ans de passer enfin du temps avec eux et de connaître leur quotidien !

Mardi 19 juillet 2005

Bonjour a tous ! Tashi delek vu que je suis dans le contexte...

Mes mésaventures de ces derniers jours sont plutôt tranquilles.
Je savoure le plaisir de ne rien faire à part lire, discuter et, de temps à autre, accepter une tasse de thé noir... avec du sel. J'ai réussi à convaincre Yangtchen d'y aller mollo sur le lait, bien qu'il soit trait le jour même. Au bout d'un demi litre on finit par moins apprécier !
J'en ai profité pour traire la vache familiale, récalcitrante avec un refus marqué de coopérer, et ai fini par lui tirer un mince filet de lait qui a bien fait rire la famille !

Avec Tenzin Palden, sa soeur et des voisins, nous sommes allés à Nagarhole National Park. Outre des sangliers mal lunés, on a croisé de magnifiques cerfs tachetés à la robe dorée, un éléphant taxé de folie parce que son exutoire préféré était de démolir allègrement les habitations alentour - le voila enfermé, et comme je lui exprimais toute ma sympathie il a filé un violent coup de trompe contre sa cage ! Je levais le nez pour regarder les arbres quand j'ai soudain vu un animal roux de la taille d'un gros chat avec la queue en panache ! Un écureuil géant. Si. Je croyais rêver mais j'en ai vu beaucoup d'autres. Il y avait aussi bon nombre de macaques à bonnet […].

Toujours chez Tenzin Palden, je profitais d'un après midi d'oisiveté lorsque Djangtchoub, sa soeur, est venue me chercher en courant.
- Sherab, come ! Snake !
Réflexe sain (?) : je bondis dehors en saisissant au vol mon appareil photo.
Dans la salle de bain de la voisine, un serpent de la longueur de mon avant-bras est lové entre la charpente et la tôle. Trois femmes sont là à pousser des cris stridents dès qu'il remue. Je demande dans le nouvel anglais télégraphique que je développe "dangerous ?" et la réponse ne m'éclaire pas, si c'était un orvet j'obtiendrais le même YESSS unanime. Que ferait-on en France ? On tuerait le pauvre petit serpent répugnant a cause de la terreur qu'il inspire. Ici on se contente de le chasser. Mais du bout du balai, Djangtchoub n'y arrive pas. Pourquoi est-ce que soudain, c'est moi qui tiens le manche ? Je chasse le reptile d'un bout à l'autre de la charpente et sursaute à chaque hurlement dans mon dos.
Je finis par m'écrier
1) cessez de hurler comme çà (c'est vrai quoi, mes cheveux sont tellement dresses sur la tête que je ressemble à Jackson Five) et
2) cessez de me pousser en avant ! Courageuse mais pas téméraire !

A la fin le serpent tombe par terre. Hurlement du trio. Je demande un seau d'eau pour le chasser par un trou dans le mur et regarde la pauvre bête se prendre des hectolitres de flotte sur la tronche et lutter bravement pour rester dans son abri. J'ai peur des serpents et je n'aime pas voir celui ci dresser la tête pour me mordre, et pourtant je ne parviens pas à m'empêcher de m'imaginer à sa place. Le plus terrifié du lot, c'est lui. Enfin il disparaît par le trou promptement rebouché.
Je repars en scannant tout ce qui m'entoure au cas où il aurait un grand frère !

En rentrant je consulte les photos des Quatre Lethaux et il ne semble pas en faire partie. Mais Djangtchoub désigne une photo : il s'avère que c'était un "krait" !
Aaaaaaaargh, damned, enfer et tout le tintouin, je viens d'affronter sans sourciller le serpent le plus venimeux d'Inde !!!
Certes il était petit mais il était ici ! Et la soirée s'écoule en affreuses anecdotes de qui a été mordu et est mort, qui a rencontré un cobra. Etonnant qu'après çà je ne passe pas une nuit paisible ??!

Si je n'abrège pas Tensang va s'inquiéter.

Je suis depuis deux jours à Bylakuppe, hébergée chez mon filleul moine. Il est super aussi, mais lui et son colocataire me traitent comme une princesse. J'ai une chance extraordinaire d'avoir de tels filleuls, à la fois pleins d'humour et de gentillesse.
Les conversations avec Tensang tournent autour de sujets plus sérieux - terrorisme, politique, religion. Avec lui j'améliore mon tibetain et apprends le deuxième alphabet de cette langue, l'alphabet Oume.

Depuis Bombay je me traîne un gros rhume, une grosse fatigue et des problèmes de digestion chaque fois que j'avale un repas pimenté. Je suis donc allée au Men Tsee Khang, avec une grande curiosité puisque j'ai lu beaucoup sur la médecine traditionnelle tibétaine et m'y intéresse.
En prenant mon pouls au poignet gauche puis au droit avec trois doigts et en me faisant tirer la langue, l'amtchi m'a sorti un diagnostic qui m'a sidérée tant il est approprié. Ce diagnostic ne concernant pas uniquement ce dont je parle plus haut. Il m'a prescrit tout un tas de médicaments qui se présentent sous forme de petites billes rondes, marron, noires ou beiges, assez amères pour certaines. Mais c'est efficace. Et Tensang s'est autoproclamé infirmier !

Autres nouvelles : Art Sud* est sorti !!! Elisabeth m'a fait un résumé des photos choisies et c'est un bon choix, il y a six pages consacrées au Népal.
Chuis fière !

J'ai croisé Stéphanie de SolHimal, qui s'occupe du chantier à Kollegal. Très sympa.
[…]

Voili. Je prévois d'aller visiter les plantations de thé de OOTY ainsi que les plantations d'épices de Madikeri avec Tensang et Tenzin Palden dans les jours qui viennent, ensuite c'est retour rapide sur Bombay, puis le Gujarât !

A bientôt, tous.
Vos messages continuent de me faire très plaisir.

Heliette.

* La Revue Art Sud - Ethique et Esthétique de l'autre hémisphère - est un trimestriel dont le dernier numéro consacre plusieurs pages au carnet de voyage écrit par Héliette Neveu-Fournier lors d'un précédent voyage au Népal.
Disponible auprès des Editions Autres Temps - 97, Avenue de la Gouffonne 13009 Marseille
Tél. 04 91 26 80 33 - Fax 04 91 41 11 01 - Mél editions.autrestemps@free.fr



Publié à 04:23 le 25/06/2007 dans Inde
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Episode 3

Dimanche 3 juillet 2005

Namaskaar a tous !

Je viens de mettre la main sur un pc dans le nouvel appartement ou BLP me loge, et avec un peu de chance je pourrai envoyer ce long message demain. Tout d'abord j'ai reçu de nombreux messages cette semaine, vous m'avez presque tous écrit et ça fait plaisir de voir que vous pensez à moi. Et que vous appréciez ce petit tour subjectif en ma compagnie. […]

Je vous avais laissés sur votre faim pour les mariages marathis. Bon ! Mais d'abord, savez-vous qu'à Bombay on peut marcher sur l'eau ? Il suffit de sauter de pile de déchets en pile de déchets. C'était la blague du jour, elle m'est venue en voyant deux types à poil se baigner avec délices au milieu des immondices.

Pour le mariage Vijeya avait donc revêtu un sari rouge. Quelques jours avant cela, pour les préparatifs, elle a eu droit à deux heures et demie de vigoureux massage facial avec diverses crèmes (j'ai pris des cours entre deux siestes.) et à la visite d'une jeune femme diplômée en peinture au henné. De magnifiques motifs sur les deux mains et les pieds. Apres quoi Manisha est venue me dessiner des motifs sur la main gauche puis m'a filé le henné pour que je laisse libre cours à mon imagination sur le dos de ma main.
Cinq minutes plus tard elle me demandait éberluée : "is this a national park ?" J'avais dessiné un éléphant, un chat, un cobra. Si elle m'avait dit au préalable que ça restait plusieurs semaines. Hum…

En sari rouge, donc, Vijeya va quitter sa maison. Elle y a toujours vécu. A sept ou huit dans deux pièces il y a à la fois le manque d'intimité et la chaleur familiale, et sortir de ce cocon pour aller vivre chez des inconnus s'avère une douloureuse expérience : elle est en larmes. Et puis comme le veut la tradition elle se prosterne aux pieds de chacun, y compris les miens, pour recevoir la bénédiction.
Nous laissons derrière nous la maison décorée de guirlandes de fleurs en offrande aux dieux hindous et allons sur le lieu de la cérémonie. Comme je vous le disais, ça dure LONGTEMPS. C'est tout un tas de gestes, de prières, de rituels dans une musique assourdissante et un brouhaha soutenu, puisque les invités n'écoutent pas ce qui se passe.
A chaque nouveau rituel, nouvelle tenue. Je suis moi-même engoncée dans un sari rouge sombre offert par la famille et tente de ne pas trébucher en prenant mes photos. […]
Après la cérémonie, notre Vijeya s'éloigne en sanglotant dans une joyeuse procession de danseurs. Ca parait dur, mais au moins elle se marie par amour. Ce n'est pas toujours le cas. Son mari change son prénom dès la fin du mariage : à présent elle s'appelle Shweta, et elle s'en serait bien passée.

Le lendemain matin, je quitte donc Rajesh et sa famille. Ils sont attristés par le départ de Vijeya et voila qu'ils veulent que je reste encore un peu, que je revienne dimanche pour le déjeuner (chose faîte). Rajesh sait que je peux me débrouiller seule dans Bombay mais il m'accompagne tout de même jusqu'aux bureaux de Bombay Leprosy Project (BLP ** ).
Là, je me retrouve de nouveau avec des inconnus. Il y a Julie, une étudiante en médecine écossaise avec qui je vais partager la chambre, le Dr Rao, un jeune médecin sympatoche qui sera un de mes référents cette semaine, le Dr Shaila, jeune femme pleine de dynamisme avec qui je vais recevoir quelques patients - Si si, on m'a donné à étudier la bible des "paramedics" pour détecter les symptômes de la lèpre et je devrai sans doute mettre mes nouvelles connaissances en pratique. Bien sur il y a aussi le DR Ganapati, fondateur de l'association pour qui je développe immédiatement un très grand respect. Et si je continue de vous parler de l'équipe vous allez rapidement bailler, vous les découvrirez au fur et a mesure...

Hier j'ai donc reçu directement mon programme pour huit jours. J'ai commencé par accompagner une équipe sur un nouveau projet à Kalamboli, un terminal routier où des milliers de poids lourds transitent chaque jour ou semaine. Si ! Ca s'étend sur une dizaine de kilomètres, ce terminal.

Les chauffeurs routiers traversent en général plusieurs Etats d'affilée pour livrer leurs marchandises et sont des candidats idéaux pour les trafics en tous genres - alcool, paris, prostitution. Ces dernières années ils ont été les plus exposés aux MST et notamment au sida. BLP sort donc de son cadre habituel autour de la lèpre pour ouvrir une clinique au beau milieu de Karamboli et tenter de faire de la prévention et de l'information. Une petite poignée de volontaires va parcourir ce truckland au quotidien pour tenter d'engager la conversation avec quelques individus, les amener à parler de leurs loisirs quand ils sont entre deux livraisons, déconstruire les idées reçues sur le sida et les informer correctement. Et proposer la vente de préservatifs.
Une dizaine de volontaires pour plusieurs milliers de chauffeurs par jour. Une goutte d'eau, mais quel courage de le savoir et de tout tenter pour changer à une toute petite échelle ce qu'ils peuvent changer. Quant à la clinique elle est plus petite qu'une salle de classe et ne ressemble à rien, c'est une pièce nue et vide où tout est à faire.

J'ai aussi rencontré un jeune homme de 21 ans qui souffre de la lèpre.
Petite note informative : la lèpre est une bactérie qui se transmet le plus souvent par voie nasale et est parfaitement soignée, le médicament étant distribue gratuitement par l'OMS. Seulement il faut des associations comme BLP pour faire le lien entre OMS et slums, sinon les patients ne vont pas se diagnostiquer tout seuls et se présenter spontanément à la clinique.
Shabavan K. a un parcours pas très joyeux : il a contracté la lèpre il y a deux ans dans sa petite ferme a 150 km de Bombay, où il vivait avec les 5 membres de sa famille. Bien entendu il ne savait pas a quoi correspondaient les taches sur sa peau, taches insensibles de plus en plus étendues jusqu'à se retrouver hospitalisé il y a dix mois. Il a souffert de complications et en plus de crises d'épilepsie, et dans sa faiblesse générale s'est disloqué l'épaule une bonne vingtaine de fois. En commençant son traitement il faisait une fois par mois le trajet a BLP, par une sorte de miracle vu la pauvreté de sa famille.
Maintenant il vit dans un slum en attendant sa guérison.

Parlant de slum je vais aller bientôt à Dharavi, le plus grand slum d'Asie, qui a une population d'un million d'habitants pour une densité de 100 000 au km2. Je vous raconterai mes rencontres.
Je vais aussi visiter un hôpital qui admet les cas graves et une petite école sortie tout droit de la générosité de BLP et ses donateurs qui accueille une cinquantaine de gosses des rues et des slums pour leur donner éducation, soins et nourriture.

Au fait : un des cahiers de coloriage offert par Nadine et une des pochettes de crayons de couleurs de M. Billaud ont fait le bonheur du fils de Rajesh, Jai, petit garçon de six ans atteint de surdité et légèrement handicapé moteur. Les autres crayons et stylos sont allés à Slum Children Literacy Class, ainsi que les vêtements. Quant à l'enveloppe offerte par les collègues, elle va aussi aller à Bombay Leprosy Project pour ses divers projets. […]

Dernières nouvelles du Gujarât, où je vais faire la marche du sel le mois prochain : il se pourrait que ca devienne la Nage Salée. Le Gujarât est inondé. Avant-hier il est tombé une trombe de flotte sur tout l'Etat, nombreuses victimes, nombreux soucis. C'est la mousson, quoi.

Ce matin (mais on ne m'arrête plus, vous avez le droit de lire en plusieurs fois !) j'ai découvert les joies de la bureaucratie indienne en allant réserver mon billet de train pour Bangalore dimanche prochain (380 rupees pour 1250km. soient 8 euros) à la gare victorienne de Bombay. En pleine ville indienne, comme un petit bout de Londres, excepté que la population semble aussi a l'ère victorienne vu la mendicité autour du bâtiment.
Bref je traverse en long en large et en travers la grande gare aux colonnes de marbre pour aller trouver l'endroit où réserver mon train.

Il faut d'abord faire la queue à un guichet du rez-de-chaussée pour récupérer un petit feuillet rose - pardon, je saute une étape : il faut d'abord tourner en rond dix minutes pour comprendre ce qu'on attend de vous.- et une fois le feuillet en main, le remplir. Pour le remplir il faut aller consulter un panneau d'affichage au premier étage et trouver son train sur une liste. Ceci fait, il faut redescendre faire la queue au rez-de-chaussée pour qu'une femme qui ne bat même pas un cil dans votre direction tamponne le feuillet rose dont elle se tamponne elle-même par ailleurs. Ce tampon indique à quel guichet et dans quel ordre vous devrez passer au premier étage. Hop, sport. Faut attendre. Puis quand votre numéro s'affiche sur le panneau électronique, bondir comme un chat avant qu'on ne vous grille la priorité. Là une guichetière débonnaire vous débite en marathi puis en anglais bouilli que vous n'avez pas bien complété le papier, vous comptez réserver en quelle classe ?
Euh... C'est à dire que j'hésite entre 1ere classe, 2e classe, 2 tiers 2e classe, 3e 2e classe, sleeper couch, et quoi d'autre encore ? Ah oui, ventilo ou air conditionné ? Elle me colle en sleeper. On verra bien. Le trajet dure 24 heures.
Qui ose encore critiquer la SNCF ? Certes les tarifs indiens sont hors compétition !

Bon, on croirait que j'ai que ça à faire, vous écrire ! En fait j'ai une pile de docs à étudier sur Dharavi slum, sur la lèpre aussi. Mais puisque j'avais un PC sous la main...

[...]

Je vous disais, avant de partir, que je m'attendais à une arrivée choc en Inde. Ben non. Je semble absorber le meilleur du pire, la chaleur humaine malgré la maladie et la misère. C'est une chance, j'en ai bien conscience. Apparemment je ne suis pas autant touchée par l'apparence des choses que par leur nature profonde. C'est tout le bien que je vous souhaite à tous.

Sur ces paroles optimistes, je vous envoie plein de pensées communes et individuelles.

A court de salutations originales, je vous dis un retentissant BONJOUR ! qui manque de style mais pas de pêche.
Longue semaine laborieuse. A dire vrai je me demande parfois si c'est la chaleur pesante qui me fatigue à ce point ou si c'est l'activité intense à certaines heures suivies d'une oisiveté toute particulière à Bombay Leprosy Project, où pour certains le travail consiste à attendre que des patients se présentent. Un petit tour chronologique de ma semaine ?

Lundi 4 juillet 2005

En me levant, je jette un coup d'œil dans le joli parc en bas de l'appart prêté par Bombay Leprosy Project ** : rangée de femmes accroupies sur le gazon, occupées à fertiliser ce joli coin de fleurs de la manière la plus naturelle qui soit. Il faut dire qu'à côté il y a un slum sans eau courante ni WC, évidemment.
Peu après me voici en route pour la clinique de Bhandra. En route je laisse mon regard se promener... un nombre impressionnant de gamins cul nu sur le trottoir me fait réaliser, bien malgré moi, que ces mômes des slums utilisent le lieu comme des WC, et qu'ils ont tous des problèmes intestinaux. Ils sont là accroupis au milieu du trottoir et de l'agitation, faisant ce qu'ils ont à faire tandis que les passants les contournent sans les regarder. Où que je me tourne, il y a des gens en guenilles couchés sur le trottoir, sous les ponts ou le long des murs, d'autres qui mendient, d'autres qui s'épouillent en groupe, malgré la circulation encombrée. Toutes sortes d'habitations poussent dans toutes sortes d'endroits mais en aucun lieu je ne trouve une rue sans basti, sans slum, sans hutte précaire. Tout matériau est recyclable pour se construire un abri : quelques pierres, quelques planches, une bâche et de la paille tressée ou du carton, en équilibre entre un arbre, un poteau et un mur, font une maison pour six à huit personnes. Ca s'envole au moindre coup de vent, ça se noie sous la pluie, ça suinte quand il fait chaud - une véritable étuve. Pour ces bastis, l'eau courante c'est la rivière quasi solide et toute noire, qui sert de baignoire, de lave-linge et de lave-vaisselle ainsi que de WC. S'il n'y a pas de rivière on ne se lave pas, et on s'accroupit tous les matins sur le trottoir pour faire ses besoins. Pour les bébés qui naissent là dessous, où les enfants qui errent à longueur de temps, l'enfance sera synonyme de mendicité et de ventre gonflé, et l'école ce sera la rue et le travail. S'ils survivent.

La clinique de Bhandra est une pièce vétuste bouffée d'humidité, avec des plaques de moisissure au plafond et le plâtre qui tombe des murs. Un lieu déprimant où pourtant des bénévoles et des médecins se relaient chaque jour pour soulager les patients de la lèpre.
Aujourd'hui il y a Narayan, un petit vieux tout sec et tout frêle d'une soixantaine d'années, la peau brûlée par le soleil et le regard animé. Il flotte dans des vêtements trop grands et usés. Dans son petit village de Shahapur (3h30 de Bombay) où il était fermier et travailleur journalier jusqu'à l'année dernière, il avait déjà connu un début de lèpre il y a trente ans. A l'époque on lui avait donné un traitement sans lui dire de quoi il souffrait alors bien sur, quand il s'est senti mieux, il l'a interrompu. Or la période d'incubation de la lèpre va de six mois à trente ans, et l'an dernier Narayan a constaté que des taches insensibles apparaissaient sur sa peau, qu'il perdait toute sensibilité dans le pied gauche et que ses orteils s'atrophiaient et se recroquevillaient. Finalement inquiet, il est venu consulter, mais trop tard pour éviter toute difformité. Avec sa femme, il a quitté sa parcelle de terre pour venir se faire soigner à Bombay. Depuis il fait tous les petits boulots possibles pour survivre : creuser des fosses, réparer des toits, livrer des paquets, porter des charges… BLP lui avait donné une paire de chaussures pour protéger ses pieds insensibles de blessures. Malheureusement on les lui a volées. Il a du recommencer à marcher pieds nus. C'est déjà une perspective effrayante quand on vit comme lui dans le slum de Bhandra, vu les déchets qui jonchent les rues et sont de potentielles sources de blessures. Mais quand en plus on ne sent plus la douleur, ni le chaud, ni le froid, on peut se blesser sans s'en apercevoir. Et s'infecter quand on fait la queue avec quelques centaines de personnes pour utiliser un des huit WC publics du slum, ou encore à peu près n'importe ou puisque les conditions sanitaires sont déplorables. Narayan s'est ouvert le pied, et ça s'est infecté, et depuis deux mois il faut changer son pansement tous les jours parce que ça ne cicatrise pas et il risque la gangrène. Et heureusement qu'il est venu, me dit le médecin, parce que la mauvaise odeur de l'infection aurait attiré les rats pendant la nuit, et selon toute probabilité ils lui auraient déchiqueté le pied avant l'aube. Détail dont on se serait tous passés, je suppose, et pourtant c'est le monde dans lequel Narayan vit au quotidien. Et en attendant de nouvelles chaussures, il devra continuer de marcher pieds nus.
La clinique suivante me fait carrément halluciner : c'est une salle de musculation et les consultations ont lieu sous un poster d'Arnold Schwarzenegger ! Ici on traite la tuberculose. De nombreux patients se présentent, notamment des enfants. Le médecin me demande combien de milliers de cas de tuberculose nous avons en France, et j'ai presque honte de lui répondre...

Je rentre avec Julie à l'appartement Saint Lazarus, le bien nommé, crevée et un peu étourdie de toutes ces rencontres, ces discussions dont je ne vous parle pas ici. Dehors les usines autour de Bhakti Park continuent de déverser leurs tonnes de gaz dans le ciel sans étoile, la course silencieuse des rats sur les toits des slums se poursuit ininterrompue, mais quelque part, sans doute, de nouvelles flammes naissent à la vie pour éclairer la ville asphyxiée.

Mardi 5 juillet 2005

Ce matin nous allons à Acworth Hospital, crée en 1880 par un médecin britannique avec un nom à coucher dehors, Harry Arbuthnot Acworth. J'adore Arbuthnot. Le cadre est immense, agréable, un lieu calme et forestier où le chant des corbeaux remplace celui des klaxons. Des écureuils doux et légers bondissent çà et là, croisant la route de rats affaires qui sortent d'un trou à deux mètres de vos pieds et entrent dans un autre un peu plus loin. Un nombre impressionnant de dortoirs aux toits de tôles abrite des patients guéris de la lèpre mais avec des difformités et des complications, qui sont venus là pour attendre la mort. Comprenez : on ne meurt pas de la lèpre, mais ces gens ont tous été rejetés par leur famille ou sont partis d'eux-mêmes pour ne pas leur causer préjudice.
Pour l'instant nous allons visiter l'école, simple salle d'une dizaine de mètres carrés où viennent régulièrement une cinquantaine d'enfants des rues, des slums, et lépreux. Les garçons téméraires, se tordant de rire, viennent me serrer la main en criant HELLO HELLO. Je prends une photo de groupe et demande qu'on me parle un peu de ces mômes rieurs, vifs, qui adorent venir a l'école. Il y a Sandip, petit bonhomme de dix ans qui vit avec ses deux frères et ses parents sur le trottoir dans la rue, sous une bâche tendue avec des ficelles. Ils sont depuis quatre ans sur ce bout de pavé d'où on peut les chasser à tout moment. Et Chaya, une adorable fillette du même âge qui vit dans le slum avec ses parents, ses trois sœurs et son petit frère. Tout ce petit monde tente de survivre avec 1000 rs par mois (20 euros), le salaire du père qui est portier dans un cinéma. Pourquoi tant de gosses ? Les parents voulaient un fils. Et maintenant ils ont quatre filles à marier… chaque mariage pouvant causer la ruine d'une famille. Que d'histoires longues comme le bras pour ces gamins hauts comme trois pommes. Suresh a été abandonné par sa mère à une famille qui les avait recueillis dans un slum. Trois ans plus tard, la mère est venue le reprendre : elle avait trouvé un acheteur… heureusement la famille a gardé Suresh. Et puis Mohin ne vient pas toujours à l'école : certains jours il monte dans un des camions qui sillonnent les slums et trouve un travail pour la journée, généralement harassant, dangereux et payé 100 rs (2 euros). Ainsi il aidé son frère aîné à nourrir la famille, puisque son père a été tué dans une émeute et qu'il reste sa mère et son petit frère qui ne peuvent pas travailler et passent leur journée sous une tente dans la rue. Mais qu'est-ce qu'on rit, tous ensemble, malgré tout cela.
Je vais ensuite dans un des dortoirs. Sombre. Cinquante lits alignés. On dirait un mouroir. L'activité semble suspendue. De nombreux patients dorment. Ils n'ont pas grand chose à faire. C'est figé, passif, à peine vivant. Le Dr Rao et Mrs Pai vont parler à un de leurs patients avec Julie et je prends le large. Soudain je vois un chaton et pousse une exclamation " à la Heliette " (ça vous évoque quelque chose ?). De coin de l'œil je remarque un petit vieux, avec des lunettes énormes qui lui donnent une tête de libellule, tendre vers le chaton ses deux bras terminés par des moignons. Il est amputé au-dessus du genou droit, et n'a plus de pied gauche, et la planche à roulettes glissée sous son lit lui sert de moyen de transport. Je pose le chaton sur ses genoux et reçois en échange un lumineux sourire. Mon petit vieux s'appelle Tulsi. Il a soixante-dix ans. Il est ici depuis TRENTE ans ! Jai peine à imaginer trente années de passivité dans ce dortoir sombre et sans vie ! S'il rentrait chez lui, sa famille serait rejetée par la communauté, alors il reste. Son quotidien s'anime grâce à ce chaton posé sur ses genoux. Lui et son voisin de lit Ariram nourrissent avec leurs propres repas les trois chats du dortoir. De la douceur dans leurs gestes, de la chaleur dans leur regard. Quand je pars, ils portent tous les deux leurs mains à leur front pour me saluer. Alors en quittant Acworth, je me demande ce qui pourrait changer un peu la monotonie de cette morne routine. Et demande à Mr Kamath d'appeler les responsables de l'hôpital : s'ils le veulent bien, samedi après-midi, j'irai chanter pour les patients. Et autant que possible, chanter AVEC les patients.

Après tant d'émotions rien de tel qu'un film au cinéma pour se détendre un peu. Julie et moi allons voir "Sarkar", film dans la veine du 'Parrain' avec des acteurs impressionnants de charisme, très prenant et franchement très bien. Seul hic : c'est en hindi !

Mercredi 6 juillet 2005

Vous allez trouver mes journées morbides. Aujourd'hui nous allons à Sarvodaya Hospital rendre visite à des patients atteints du sida. Le Dr Devendra nous accueille ; son anglais est parfait et son accent presque totalement incompréhensible, comme une bande son en vitesse accélérée. Nous avons une conversation extrêmement enrichissante.
En Inde le VIH se propage à une vitesse ahurissante et effrayante, notamment parce que les gens ne sont pas informés ou éduqués pour se protéger. Dans les campagnes et dans les slums, on ignore tout bonnement son existence. Et faire une campagne de prévention à l'échelle de l'Inde, c'est chercher à toucher une population d'un milliard d'habitants - le gouvernement n'a ni les moyens ni le personnel nécessaire. Pour ceux qui savent que le sida existe, les idées erronées ne manquent pas. Nous faisons le tour du service. Si les regards éteints de certains patients sont déprimants, ce qui me réconforte, c'est qu'aucun d'entre eux n'est seul. Chacun a à son chevet au moins un membre de sa famille. Ici le sida se conjugue avec la tuberculose, et allez savoir pourquoi, il n'est pas rare que la lèpre s'en mêle aussi.

L'après-midi, c'est shopping à Dadar. Imaginez un bain de foule et l'impression de passer entre les énormes rouleaux d'une station de lavage de voitures… Je trouve quelques bouquins pour les trente heures de trajet de Bombay a Mysore dimanche et lundi.

Le soir, Rajesh et Rajeshwari me téléphonent pour s'exclamer que les photos du mariage de Vijeya sont excellentes, un travail très professionnel. Ils sont ravis. Et moi aussi : après l'accueil qu'ils m'ont réservé, je souhaitais très fort que mes photos leur renvoient un peu de ma gratitude !

Jeudi 7 juillet 2005

Tiens, c'est aujourd'hui. Je suis plutôt contente de ma journée, figurez-vous. Ca avait commencé sous de sombres auspices, avec Mrs Pai m'annonçant que les photos du slum de Dharavi depuis le toit de l'hôpital étaient interdites, et que je ne pourrais rester qu'une demi-heure, et que par dessus le marché entrer dans Dharavi avec un appareil photo c'était être candidat aux ennuis. Mmm. Je lui ai suggéré de me déposer dans le slum, disant que je rentrerais à BLP en rickshaw. Je comptais bien aller sur le terrain. La voila toute horrifiée. De fait, j'ai une idée en voyant la file de patients.
Bhim a une quarantaine d'années, un corps tout tassé, le nez tout déformé, les doigts recroquevilles et les pieds gonflés, en plus d'un sourire un peu usé comme on en voit sur les visages des gens simplets et aisément victimes des autres. Il y a vingt trois ans, comme Narayan, il a eu la lèpre et on ne lui a pas dit ce dont il souffrait, et il a interrompu son traitement avant les douze mois préconisés. N'étant jamais allé à l'école, Bhim ne sait ni lire ni écrire, et surtout n'a pas appris à se poser les bonnes questions. Il a donc souffert d'un certain nombre de difformités, puis de complications, puis de rechutes. C'est allé en s'aggravant. Incapable d'autonomie, il ne suivait pas son traitement régulièrement. Il ne se sert même pas des chaussures et des attelles que BLP lui a données pour éviter des blessures et une crispation définitive de ses doigts. Bhim n'a pas de travail permanent : au quotidien il erre dans les rues et propose ses services pour porter des paquets et des charges. Depuis qu'il est môme. Comme il s'en va, je lui demande où il vit. Mrs Pai me voit venir. Est-ce qu'on peut aller visiter sa maison ? Il hoche la tête avec un sourire. Mon ticket d'entrée pour Dharavi. [...]
Nous suivons Bhim dans Dharavi. Ruelles étroites et boueuses. Un fourmillement d'activités. Là, une chèvre appuyée contre un arbre et qui en broute les feuilles. Ici des poules en cage qui gloussent de dépit devant les poules en liberté qui pondent des oeufs où bon leur semble en caquetant comme des folles. Des chiens avec la peau sur les os. Des chats avec la queue en point d'interrogation. Des vaches débonnaires qui déambulent en ruminant des peaux de mangue. Des enfants qui jouent, des femmes qui rient, des hommes qui font toutes sortes de petits jobs. La maison de Bhim est dans Rajeshree Chawl, petit quartier du slum. Il m'invite à y entrer et je rencontre sa belle-sœur Bahti, 24 ans, et ses trois enfants en bas âge. La maison fait à peine quatre mètres carres. La charpente est en bambou et le toit, une bâche en plastique. Le sol est cimenté. Ici vivent Bhim, son frère, sa belle-sœur, les trois enfants, et jusqu'a récemment, sa mère. Dans la maison d'en face, même surface et même structure, Annama broie des épices pour préparer du masala. Toute la famille travaille au petit bonheur la chance dès que se présente une occasion, personne n'a un emploi permanent. Dans ces quatre mètres carres vivent Annama et son mari, leurs trois fils et leur belle-fille. Six adultes. Bhim et Annama font partie des privilégiés : ils possèdent leur maison, et ils ont un papier d'identité qui établit qu'ils sont résidents légaux du slum. Derrière eux se décline toute une échelle de misère et de malchance : ceux qui louent leur maison, ceux qui n'ont pas de papiers, ceux qui vivent dans un slum illégal, et pire encore, ceux qui vivent sur le trottoir. Je remporte un vif succès avec mon appareil photo, une fois que les gens constatent que je suis là pour leur parler. Pas d'ennuis à Dharavi, donc. La sincérité des regards et des sourires, de leur côté comme du mien, est une garantie suffisante.

La journée a été longue. Mon plus grand bonheur, le soir, c'est de remplir le seau de la salle de bains d'eau froide et de me le déverser sur la tête. Pas de douche ici…

Merci pour vos nouvelles, c'est chaque fois un plaisir de vous lire. Et de voir vos réactions par rapport à ce journal… C'est très incomplet par rapport à ce que j'écris et d'ailleurs je développe un talent pour l'écriture microscopique tant j'ai peur que le journal que j'ai apporte, déjà à moitié rempli, ne survive pas jusqu'à fin août. Les inondations au Gujarât étant calmées, je pense que je pourrai faire la marche de Dandi sans problème. Aucun des docs que j'ai lus ne fixant le même nombre de kilomètres (ça va de 388 a 400), je vous dirai ce que mon podomètre me raconte ! [...]

Tout plein de bonnes choses
Miss Hindustani*

* parce que les gens, me croisant habillée à l'indienne, me parlent tous en marathi ! Comme je ne comprends pas, ils tentent le hindi… à la fin ils me demandent d'où je viens et la mâchoire leur en tombe quand je réponds : France !



Publié à 04:21 le 25/06/2007 dans Inde
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