La claque-galoches aux semelles de vent
Un petit tour autour du monde avec moi ? En prévision : l'Argentine cet été... Avant aujourd'hui il y a eu l'Inde, le Népal, le Maroc, la Turquie, au plus près des gens. Sac à dos et chaussures de marche, la claque-galoches vous emmène sur ses traces ! (Euh, la claque-galoches, ben c'est moi...)
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Ze end of ze Book of Indian Paths

Bonjour à tous,

Car je suis de retour en France, en un seul morceau, avec les cernes, le sourire et la rentrée scolaire.. Tout ça à la fois, un décalage civilisationnel plutôt qu'horaire, mais la réadaptation s'est faite très rapidement, vu que je n'avais que deux jours avant de retrouver les monstres - nommément mes élèves.

Je vous dois quand même le dernier épisode... les derniers jours de Bombay.

Ce n'était qu'une liste de au revoir, à commencer par Manisha, la soeur de Rajesh, si gentille et pleine de douceur. Me voici débarquant sur son lieu de travail, une pharmacie ayurvédique aux prix exorbitants - ils exportent la plupart de leurs produits. A cause des inondations, le bureau a une belle ligne noirâtre horizontale à plus d'un mètre cinquante de hauteur, autant dire que tout ce qui était en dessous (ordinateurs, archives, fichiers...) a joyeusement coulé début juillet. Avec les disquettes de sauvegarde - est-ce que ça flotte, une disquette ? Manisha est surprise et heureuse de ma visite, et elle s'empresse de me servir un soda orange fluo que je bois sans sourciller. Son patron vient me faire un brin de causette et quand il constate que je voyage seul, le voilà qui s'exclame : "Vous êtes seule pour voyager en Inde ?! Je vous le déconseille. Trouvez-vous un compagnon de route, vous allez rencontrer des difficultés sinon... Sérieusement, vous ne devriez pas vous déplacer en train..." Je lui explique que c'est trop tard, je pars après-demain. Et que le seul véritable problème que j'aie eu, c'est le tout premier jour, avec la police... Ce qui est effarant, rétrospectivement. Manisha commence par s'excuser si sa famille a commis le moindre impair et je crois rêver ! Ils m'ont accueillie comme un membre de la famille après tout ! Je prends congé en lui promettant que je téléphonerai dès mon retour pour dire que tout va bien.

Pendant cette conversation il y a eu deux coups de fil : Rajeshwari, qui voulait savoir si j'avais trouvé le bureau de Manisha sans me perdre, et Jayashree, qui voulait savoir la même chose. C'est du cocooning à ce niveau !

Je ressors dans le quartier de Mira Road et suis doublée par un tout petit bonhomme de six ou sept ans qui porte un énorme seau d'eau. A une centaine de mètres, c'est le marché des porteurs : il y a un slum au bout du chemin, sans eau courante évidemment. Alors les porteurs en herbe comme ce petit-là ou les vieux tout courbés ont fait leur métier de transporter l'eau d'un endroit où on en trouve à celui où il n'y en a pas... Je les observe un instant. L'eau si précieuse et nécessaire, ils vont la chercher tous les matins à un ou deux kilomètres.

Jayashree m'a cuisiné un énorme repas...

Samedi 27 août 2005

C'est le festival de Krishna. Hier toute la famille a joué aux cartes jusqu'à minuit, les yeux presque fermés de fatigue, pour attendre l'anniversaire de la naissance de Lord Krishna. Je n'ai rien compris aux règles du jeu, mais j'ai vu Ravindra et Rajeshwari qui trichaient allègrement pendant que Rajesh piquait du nez...

Aujourd'hui que d'agitation. Nous montons dans un train bondé et soudain, nous voici plongés dans la foule à Dadar. Dans chaque rue, à hauteur du troisième, quatrième ou cinquième étage des immeubles, une corde est tendue d'un côté de la rue à l'autre, avec une cruche en suspens au milieu. Il y a des prix à gagner pour ceux qui parviennent à la briser. Des pyramides humaines se forment, des groupes de quartier qui s'entraînent depuis quelques semaines. Rajesh, Rajeshwari et moi nous squeezons dans la foule pour trouver un immeuble et monter au cinquième, d'où la vue est imprenable. Ca fourmille, ça grouille, ça s'escalade. Petit à petit s'élève une pyramide humaine d'hommes qui prennent appui sur les cuisses du prédecesseur et se mettent en équilibre sur ses épaules. La base doit souffrir et serrer les dents à mesure que les hommes cumulent les étages... Et puis soudain un tout petit garçon, agile et léger, escalade la pile humaine et s'accroupit sur les épaules du dernier. Lentement, il se relève, les jambes tremblantes. Et joint les mains sous les applaudissements. J'en ai la mâchoire qui tombe, qu'on ose envoyer un môme de cet âge en équilibre à hauteur du quatrième étage d'un immeuble. Il tend les mains... saisit la cruche... et en tremblant toujours autant, sous les cris de délire de la foule, il s'accroche un peu violemment aux cheveux de son porteur pour ne pas tomber, et redescend. Ils ont gagné.

A côté un autre groupe aux couleurs orange flashy tente de saisir une cruche plus haute. Comme des fourmis, ça s'escalade et ça s'élève. Comme tout à l'heure, un gamin monte en dernier. Mais quand il tend la main, il perd l'équilibre. Soudain tout dégringole, le môme, ses porteurs, la pyramide. En deux secondes il y a un tas de membres emmêlés par terre, des têtes, bras, jambes sans dessus dessous. La foule aide le groupe à se démêler et se remettre sur pieds. Personne n'est blessé.

Nous descendons de notre abri si agréable et nous plongeons de nouveau dans la foule. Juste au moment où je me dis que l'ambiance est bon enfant, je me prends un seau d'eau sur la tronche ! Je suis trempée, mais ce n'est pas grave. Heureusement que l'appareil photo était protégé dans mon sac, parce que sinon j'aurais perdu mon sens de l'humour. Nous allons voir la pyramide qui fait sensation : celle des femmes. Et je sens en arrivant dans la foule alentour que c'est là que tout le monde se bouscule. Que des femmes osent faire une pyramide, cela semble encore totalement incongru, si j'en crois les onze photographes de presse, les huit cameramen et les cris du public. Eh ben. Un plaisantin simple d'esprit trouve amusant de balancer un seau d'eau sur du matériel photographique qui vaut cent fois son salaire et provoque la colère de la presse. La pyramide s'élève, mais les femmes ne sont pas assez nombreuses et la cruche est trop loin... Soupirs, renforcement des certitudes machistes, déception. Mais aux infos télévisées le soir on ne verra pas cet échec, juste les images de la pyramide en devenir.

C'est le dernier soir. Toute la famille, qui depuis trois semaines a un régime végétalien, rompt le jeûne en mangeant sur des feuilles de bananier. Le festin est prêt. Pour mon dernier repas on discute beaucoup, et du coup, je ne regarde pas ce que je mange. Tout à coup, brûlure caractéristique des papilles et de l'estomac. J'ai avalé un piment. Je devrais dire : j'ai avalé LE piment. Jayashree n'en avait mis qu'un, de la taille d'un doigt pour que je ne le manque pas s'il atterrissait par erreur sous mon nez. Et je ne l'ai pas vu, mais je l'ai senti. Aussitôt Rajesh me sert un thé très sucré, on me fait avaler un yaourt, Ravi descend en urgence m'acheter un paan. Ils sont navrés. Mais grâce à tous leurs soins, je n'aurai pas de séquelles.

Dimanche 28 août 2005

J'étale tout ce que je dois rapporter sur le lit, et je me mords les doigts. Mais comme par hasard j'ai un sens aigu de la ruse : je groupe tous les livres, albums et ce qui pèse lourd dans mon bagage à main, un petit sac au fond épais et à l'air innocent. Je le regarde, on dirait qu'il pèse cinq kilos. Quand je le prends, il en pèse au moins douze... Je regroupe tout ce qui doit être regroupé, méthodiquement, lentement, avec Jay qui s'amuse de tout ce foutoir et un membre de la famille différent qui vient faire une ronde toutes les cinq minutes pour voir si j'ai besoin d'aide... A midi tout est prêt.

Je fais mes adieux à Jayashree et manque tomber à la renverse avec mon sac qui m'entraîne, pas celui de douze kilos mais celui qui en fait 33... A la gare, je dis au revoir à Ravi et à Eknath, qui sont tous deux adorables tout plein. Et ça commence à être étrange, ce sentiment mêlé de rentrer dans mon home sweet home et de quitter ce home sweet home-là. Il fallait bien que mon dernier trajet en train soit original, sinon ce n'aurait pas été drôle. Voilà que dans le compartiment bondé retentit un hurlement aigu. Je me retourne. Un grand espace s'est vidé autour d'une petite bonne femme à l'air revêche, avec un bébé dans les bras et, euh... un singe en laisse. Le singe vient d'agresser une grosse femme qui est à présent en train de vociférer, avec l'approbation du groupe. Elles veulent balancer la femme et le singe par la porte ouverte, mais heureusement pour elle, il y a le bébé. A la gare suivante elle est proprement éjectée.

L'aéroport... Mon bagage à main innocent est décidément bien choisi, parce que le guichetier n'y jette qu'un coup d'oeil sans intérêt. Il ne me demande pas de le peser. Mon sac passe avec un sourire, une anecdote et une grimace... Jusqu'à ce que vienne l'heure d'embarquer, je reste avec Rajesh et Rajeshwari, qui ont tous deux les yeux brillants comme des miroirs, et c'est marrant, moi aussi. Qu'est-ce qu'on scintille... Nous faisons nos adieux, et cela me semble soudain impossible de les laisser là. Ils font partie de ma vie maintenant. De ma vie en Inde, de ma vie tout court. Je les emmènerais bien avec moi.

Je leur fais mes adieux un peu à la sauvette et promets de téléphoner à mon arrivée. Ils agitent les bras jusqu'à ce que je disparaisse.

Dès lors, c'est la routine. Embarquement, Yémen, halte à Sanaa dans cet aéroport qui ressemble toujours à une vaste blague, réembarquement, voyage au bout de la nuit... avec un réveil toutes les deux heures parce que visiblement, la compagnie Yemenia a décidé de nous nourrir. A trois heures du matin, c'est sympa, un plateau de fruits, 100 watts dans la tronche et un café fumant. Si si.

J'hallucine sur le prix du TGV parce que je compte toujours en roupies. Je dors par intermittence. Et j'arrive à Valence, où Silvio, mon prof de taekwondo et ami, vient me chercher. Une heure après je franchis le seuil de mon appart, avec en tête E.T. et son "maison" célébrissime, et mes chats me font un accueil plein de poils et de miaulements.

Dans deux jours c'est la rentrée, mais pour l'heure je m'affale, les sacs dans le hall, l'estomac dans les talons, les épaules dans les reins. Mal foutue, quoi. Mais contente. J'ai retiré de mon voyage ce que j'en espérais, et c'est tout ce qui compte.

Et puis vous savez quoi, j'ai les photos maintenant... A découvrir !



Publié à 04:31 le 25/06/2007 dans Inde
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Episode 8

Depuis le désert de Thar où la chaleur équivaut chaque jour à une bonne séance de sauna (sans la louche), ce petit message va miraculeusement vous parvenir en quelques secondes. C'est-y pas magique ?

Je n'ai pas bougé de Jaisalmer. Ce n'est pas que mon voyage devienne statique, quoique, c'est juste que je n'aime pas courir d'un endroit à un autre et voir des choses plutôt que rencontrer des gens. Je ne pensais pas faire de rencontre ici, vu le nombre de touristes qui arpentent les rues. Mais chaque jour dès que je sors dans les ruelles étroites du fort, allez savoir pourquoi, j'entends "bonjour Helias !" - Helias c'est moi hélas, apparemment ça se retient mieux que Heliette. Environ une dizaine de vendeurs dispersés partout me salue par mon prénom. Je suppose que c'est parce que je ne réponds pas à leurs tentatives de me vendre des trucs par l'habituel grognement international qu'on entend par ici. Et je peux vous dire que tous les grognements se ressemblent, du slovène au français en passant par l'allemand et le roumain ! Pas étonnant, donc, qu'on m'offre du thé plusieurs fois par jour sans aucun espoir de me vendre quoi que ce soit, juste pour le plaisir de discuter.

Et puis depuis quelques jours, je suis la princesse du Haveli. Imaginez un soir étoilé, avec juste la lueur de la lune pour m'éclairer, personne dans le guest house... Et Sumar le cuisinier qui est aux petits soins pour moi (un peu trop, à la réflexion... il a fallu déterminer certaines limites et redéfinir ce qu'est l'amitié...) me sert un thali phénoménal avec des légumes du désert. Oui, ça existe. Ca se cueille dans un arbre pendant la mousson et ça se fait sécher, et ça ressemble à des brindilles. Mais le goût est particulier, subtil et délicieux. Bref. Chaque instant dans ce haveli est un moment de tranquillité, et le toit permet de fuir les heures les plus chaudes en s'exposant au vent. Le regard porte sur le désert au-delà du village, juste ce qu'il faut quand on sait que mon séjour touche à sa fin.

Et dans ce haut lieu touristique, ma bonne étoile continue de m'estomaquer. Qui l'eut cru ? Je ne fais que des rencontres surprenantes ! Lassée par mon voyage jusqu'ici et physiquement plutôt tendue, je cherchais un endroit pour me faire masser, et j'ai rencontre Beiju et son tarif effrayant, non négociable. Je lui en demande la raison : elle est spécialiste du massage ayurvédique, tout comme son fils et sa sœur. Soit... Je m'allonge donc pour un massage et me retrouve si détendue après coup que je rentre au haveli avec deux de tension, la démarche lente voire bovine avec ce léger balancement des flemmards pathologiques, les épaules prêtes à tomber parce qu'aucune tension ne les retient plus, les pieds ne touchant plus terre. Le lendemain, je commence mes cours avec Deepak, le fils de Beiju. Prenez un ticket : en rentrant j'aurai besoin de cobayes pour mettre mes nouvelles connaissances en application ! Je suis sous pression cet après-midi cependant, car ce soir, c'est moi qui masse Beiju. Et sur le principe de l'échange, demain j'aurai de nouveau un massage ayurvédique pour achever de me détendre !

Hier, c'était en Inde le festival des frères et sœurs. Je vous raconte encore une petite histoire... A l'origine du festival, une maharani veuve plutôt futée... Elle vivait dans son joli palais en déplorant la mort récente de son mari, pendant que le maharajah du royaume voisin, lui, se réjouissait de sa mauvaise fortune : attaquer une veuve sans défense et prendre son palais, voila une idée qui aurait du répugner tout guerrier rajput si tatillon sur son honneur ! Assaillie de toutes parts, la veuve parvient à s'enfuir, emportant avec elle un bracelet... Elle s'arrête chez un maharajah voisin et soudain, lui vient une idée : elle lui attache le bracelet autour du poignet et lui déclare qu'elle fait de lui son frère, s'il accepte. Ravi, le maharajah acquiesce. Et la, la maharani lui demande : "Et vas-tu laisser le royaume de ta sœur tomber aux mains de ses ennemis ?". Le fameux honneur rajput est en jeu. Le maharajah rassemble ses troupes et part reprendre le palais de sa sœur, et ainsi naît cette jolie tradition qui réunit les familles chaque année. Moi je dis, c'est tout bénef pour la maharani ! Et d'ailleurs depuis ça n'a pas changé... La sœur offre un bracelet à son frère qui lui donne, en échange, des robes, des bijoux, des cadeaux de toutes sortes. Avant-hier, j'étais tranquillement en train de recevoir ma leçon de Deepak, quand il s'est soudain écrié : "Tomorrow I make you my sister !" Et me voila avec un nouveau penjabi flashy posé sur les genoux, toute muette de surprise. Hier j'arrive avec le penjabi et noue le traditionnel bracelet au poignet de Deepak, et je me dis : c'est tout de même chouette, tout ce qui m'arrive.

J'ai aussi rencontré Loona, un tout petit homme énergique qui tient un magasin de tissu et de longues conversations tout en même temps. On dirait que je ne rencontre que des hommes, mais la plupart des femmes ne parlent pas anglais et restent à la maison, ça rend les choses moins aisées. Loona et moi avons de longues discussions quotidiennes, et pour une fois la pudeur n'est pas de mise parce qu'on parle comme de vrais amis. Les questions que je n'aurais pas osé poser à Rajesh, qui est réservé sur tout ce qui touche son quotidien, Loona les aborde sans que je les lui pose. Il a eu une enfance un peu étrange pour un jeune Indien : quand son père est mort alors qu'il avait huit ans, il a décidé de ne pas rester à dépendre de sa famille jusqu'à ce qu'il puisse travailler. A dix ans, il a quitté son petit village du désert pour aller travailler dans une fabrique de textile à Ahmedabad et gagner un peu d'argent. Cependant, quand il en a eu assez, il est revenu dans le désert pour s'installer à Jaisalmer, toujours loin de sa famille, et travailler dans un hôtel. Là, il a rencontré sa première petite copine, une Française, qui lui a donné selon ses propres mots une idée plus réaliste du French kiss ! Ici on ne s'embrasse pas, me dit-il, et quand un homme embrasse une femme sur la joue c'est comme une déclaration d'amour. D'où ses ennuis avec son oncle quelques années plus tard, quand une amie italienne lui a planté deux bises sur la joue. Son oncle lui a hurlé dessus pendant des heures, exigeant qu'il épouse l'étrangère ou s'exile dans le désert. A la fin il a réussi à faire comprendre à sa famille la différence de culture, mais ça n'a pas été sans mal ! Puis il y a eu cette jeune Britannique qu'il aurait volontiers épousée, mais qui vit en Europe. Loona ne veut pas quitter l'Inde, elle ne voulait pas quitter Londres, ils se sont donc contentés d'une véritable amitié. Et la, la famille de Loona lui a fait remarquer qu'à vingt ans passés, il était temps qu'il se marie. Je prête l'oreille. Apres tout ce qu'il vient de me raconter, je me demande s'il a sur le mariage arrangé la même vision que Rajesh et Rajeshwari, et la majorité des Indiens, qui n'imaginent pas qu'on puisse faire autrement. Il a un sourire triste. Il me dit en anglais : " Imagine, on te marie avec une femme (euh... ben tout de suite la visualisation devient complexe, quitte à me marier j'aimerais autant un homme, merci !) que tu n'as jamais vue... Mon frère a été marié quand il avait dix ans et sa femme neuf, mais même s'ils n'ont commencé à vivre ensemble que quand il avait quinze ans ça a été difficile. Bref, j'avais juste une photo et j'avais vu ma femme une fois. Et le jour du mariage, soudain, tu te retrouves dans la même chambre qu'elle et tu dois lui faire l'amour. Comment est-ce possible ? C'est animal, instinctif. Y a pas d'amour la-dedans. Après si tu aimes ta femme tant mieux, mais moi je fais tout pour l'éviter, je ne la vois que le soir, nous sommes comme deux inconnus... Et nous avons deux fils." Je lui fais remarquer que pour la femme c'est sans doute encore plus difficile : elle quitte sa famille pour celle de son mari, doit servir celui-ci en tous points et se soumettre à ses désirs en plus d'obéir à sa belle-mère, et porter des enfants d'un homme qu'elle n'aimera peut-être jamais. Loona déplore le fait qu'il n'ait pas eu le choix, mais c'est surtout parce qu'il a été en contact (rapproché...) avec des occidentales. Leur point de vue sur la vie de couple lui semblait plus attractif. Maintenant il est malheureux, déchiré entre tradition et désir.

Notre conversation est interrompue par l'arrivée d'un eunuque travesti. En Inde d'après ce que j'en ai vu, ils sont à la fois craints et moqués, mais dès qu'ils tendent la main les hommes leur donnent immédiatement de l'argent. J'assiste à une drôle de scène : avec force imprécations l'eunuque semble exiger de l'argent que Loona lui tend en lui disant quelques mots. Aussitôt l'eunuque tient à lui rendre le billet ! Il insiste, et son visage a une expression proche de la crainte. Je suis surprise. J'imagine que pour obtenir un tel effet il m'aurait fallu menacer le mendiant d'un dolyo tchagi bien place ! Loona m'explique ce qui s'est passé : les eunuques sont craints parce que si on leur refuse quoi que ce soit, ils lancent des malédictions accompagnées d'un strip-tease intégral et complet ! Ca peut arriver en pleine rue. L'exhibitionniste de base, sans imperméable... Seulement, Loona est de la plus haute caste de l'Inde, la caste des Fils de Durga. Tous ses membres ne sont pas descendants des hommes mais des dieux qui autrefois vivaient dans cette région. Personne n'a le droit de réclamer quoi que ce soit à un Fils de Durga sous peine de s'attirer la colère des dieux. Ben visiblement c'est efficace... Traditionnellement les Fils de Durga étaient les bardes des maharajahs, maintenant certains se sont reconvertis en scénaristes de Bollywood. Ca perd de son prestige...

Par un hasard formidable, j'ai débarque pilpoil pour le 850e anniversaire du fort (non mais quand je vous dis que j'ai une bonne étoile en voyage...). J'ai donc assisté à diverses célébrations, mais j'ai manqué le Camel Polo qui semblait fun rien qu'à entendre le nom... Me voila donc assise au milieu d'un public indien avec juste deux trois touristes en vue. Sur scène, un spectacle qui raconte l'histoire du fort. Je n'ai aucun mal à comprendre qu'elle a été sanglante si j'en crois les nombreuses batailles bruyantes qui ont lieu en enfilade avec chaque fois des costumes différents. Mais soudain je suis bien embêtée, car commence une pièce en hindi qui parodie les premières années du tourisme à Jaisalmer. Et ça cause beaucoup et je ne comprends rien. C'est à ce moment que je fais une rencontre pour le moins inattendue : Un type, peut-être le seul et unique ici dans ce monde de profits touristiques, complètement désintéressé qui s'applique à me traduire tout ce qui se passe de A à Z ! Il s'appelle Pankaj, il étudie la biologie à Jodhpur mais aussi le développement touristique au Rajasthan. Tandis que je regarde la parodie excellente des touristes avec sac à dos et appareils photos, et les Indiens hilarants qui imitent les rabatteurs et hôteliers, Pankaj me raconte les répliques humoristiques. Mais le but de la pièce est de montrer que le fort est en mauvais état parce que personne n'en prend soin : il s'agit de le restaurer. Le message semble passer. Dans le public, il y a quand même l'actuel Maharajah de Jaisalmer, avec sa petite moustache remontée à la rajput, sa femme, et sa mère. Tout ce beau monde converse à mi-voix avec la ministre du tourisme au Rajasthan, dont le sari rose me fait penser, je ne sais pourquoi, à la chanson "Barbie Girl". A la fin du spectacle, Pankaj me propose un tour dans Jaisalmer hors du fort le lendemain, pour visiter les havelis.

En milieu d'après-midi, je le retrouve à la porte du fort, et nous voilà à déambuler. Il me raconte l'histoire de chaque haveli que nous visitons, et m'emmène ensuite au petit lac qui a été creusé en 1367 pour alimenter le fort. Il me fait asseoir, à mon grand désarroi, dans un pédalo. Et nous pédalons autour du lac, ce qui n'est pas désagréable en soi, juste un peu ridicule. Je n'aurais jamais imaginé faire du pédalo dans un cygne en plastique avec vue sur le désert ! Après quoi nous allons au musée et un de ses amis me fait une visite guidée pendant laquelle il me chante soudain une chanson traditionnelle du désert. La journée se termine et nous allons boire le meilleur lassi (sorte de yaourt, mais plus noble) que j'aie jamais goûté chez Kanchan Shree. C'est tellement bon que j'y amènerai des potes allemands le lendemain ! Et ainsi, à la porte du fort, Pankaj me serre la main sans me demander quoi que ce soit que mon amitié et un sincère remerciement. C'est, je suppose, une perle rare au milieu de tous ces gens qui font leur business grâce au tourisme. Je lui en suis d'autant plus reconnaissante.

Le haveli est moins désert, il y a eu une invasion allemande. Parmi les envahisseurs il y a Kay, un géant blond dont j'ai deviné la nationalité sans problème en le voyant descendre une bière en deux secondes sans sourciller ! Et puis il a un rire allemand. J'ai conscience d'accumuler deux clichés mais je ne me suis pas trompée, et il faut bien que les stéréotypes aient une origine ! Kay est le genre de voyageur qui dort une nuit dans le désert, se promène un peu partout sans trop se lier avec qui que ce soit. Cependant c'est la pleine lune, et pour une fois Kay est bavard : nous passons une longue soirée à siroter des lassis en discutant bouddhisme. Comme Sumar vient prêter son oreille à ce que nous racontons et me jette de noirs regards, Kay se met soudain à me parler espagnol, ce qui est parfaitement surréaliste l'espace de quelques instants !

Le lendemain c'est Nicole et Andreas qui se joignent à nous, et malgré qu'ils soient tous allemands ils parlent anglais pour m'inclure dans la conversation. Ils sont tous deux allés faire un safari dans le désert malgré la chaleur lourde. Nicole en est revenue brûlée, avec des cloques sur les mains et les pieds et une couleur écrevisse relativement inquiétante. Je sors mes huiles essentielles : un mélange efficace pour apaiser et cicatriser. Et le lendemain elle va déjà mieux.

Donc ce sont des journées plus ou moins oisives à Jaisalmer, ponctuées de rencontres et de cours de massage. Je profite de ces moments pour me reposer avant le retour. Demain Loona m'a invitée dans son village, s'il n'est pas trop occupé, pour que je visite la petite école qui a été mise en place et que je voie le travail des apprentis tailleurs. A l'horizon aussi, un entretien avec un maître de yoga et de reiki, par curiosité... mais ce soir, aie : je dois masser Beiju ! Ce sera sans doute mon cours le plus utile !

................................................Moqueur.................

Namasteeeeeee !

C'est à la fois le cri d'un bonjour et d'un au revoir, pas adressé aux mêmes personnes...

Depuis hier après-midi je suis à Bombay pour les derniers jours.

Je vous disais mon stress à l'idée de masser Beiju - elle a apprécié, il parait que j'ai soulagé ses douleurs. Elle m'a même préparé un bon repas pour me remercier ! Le lendemain je suis revenue pour mon dernier cours avec Deepak. Beiju jeûnait : c'était la journée de la femme... pour son mari. Ce jour-là les femmes ne mangent ni ne boivent quoi que ce soit, et quand vient le soir, elles se lavent et vont prier au temple pour la longue vie de leur mari. Celles qui n'en ont pas vont aussi prier pour en trouver un, d'ailleurs Deepak était navré que j'aie pris un petit-déj, sinon j'aurais pu jeûner et prier avec tout le monde ! Les femmes revêtent des saris multicolores qui flashent, les couleurs sont tellement vives qu'on dirait un carnaval. Et elles ont tous leurs bijoux, ce qui équivaut à leur pesant d'argent - imaginez plutôt : un anneau dans le nez, relié à l'oreille d'où pendent au moins trois anneaux et boucles différents ; deux bracelets aux chevilles, dont les clochettes tintent pour avertir qu'une femme arrive et que les hommes doivent détourner le regard (ou au contraire écarquiller les yeux...!) ; des bracelets blancs ou multicolores du coude à l'épaule, et des bracelets en argent ou dorés du coude au poignet ; un ou plusieurs lourds colliers ; et souvent un collier posé sur la chevelure avec un pendentif qui tombe sur le front. Quand la lune apparaît, les femmes ont le droit de manger mais seulement un gâteau de riz sucré, qu'elles portent à la bouche en passant le bras sous la jambe... Existe-t-il une journée de l'homme pour sa femme ? Ben non, pourquoi ?

Beiju me raconte tout un tas de choses. Elle fait partie de la caste brahmane et si, depuis deux jours, je la vois assise par terre, se faisant servir à boire et a manger par son mari, ce n'est pas parce qu'elle est privilégiée, c'est parce qu'elle a ses règles. Bonjour la discrétion quand une femme a ses mauvais jours : elle ne doit pas sortir de la maison, ne doit rien toucher et surtout pas la nourriture ou les enfants, et tout ce qu'elle touche est aussitôt lavé pour être purifié. Elle ne cuisine pas, ne fait rien, ne s'asseoit que sur le sol, et ne doit pas puiser de l'eau mais demander qu'on lui en apporte. Ah. Tandis que je ne vois que les inconvénients, Beiju voit tous les avantages : ce sont ses journées de congés mensuels ! Elle noue son sari et comme j'admire sa dextérité, elle me raconte qu'à son mariage, quand elle avait quatorze ans, elle s'est réveillée de sa nuit de noces avec le sari défait (je vous éclaire sur ce point dans un instant...) et a éclaté en sanglots, jusqu'à ce que sa belle-mère vienne s'inquiéter du problème. Elle ne savait pas comment le plier ! C'est à ce moment qu'elle a appris... J'apprécie infiniment Beiju, qui dégage une douceur maternelle et une grande gentillesse.

C'est pourquoi je suis estomaquée par ma conversation avec une Belge venue se renseigner sur les massages. Elle ignore totalement Beiju une fois qu'elle sait que je suis française, et la voila à me poser des questions ou me lancer des affirmations qui me hérissent le poil : "Vous êtes allée au Népal ? Et alors, est-ce que les gens sont aussi primitifs qu'en Inde ?" (?!!?) "Forcément, vous... avec votre couleur de... enfin je veux dire... je comprends que vous n'ayez pas de problèmes..." "Et qu'est-ce que vous pensez des Indiens ? Ils sont tous avides d'argent et malhonnêtes, non ?". Là-dessus j'ai ma dose et je lui demande sur un ton dangereusement poli : "Et vous voyagez dans le Rajasthan depuis une semaine, c'est ça ? Vous n'êtes allée que dans les endroits les plus touristiques ? Mais alors vous n'avez vu que les lieux que le tourisme a gâchés... non ?". Quand elle finit par partir, Beiju me sourit et me raconte des anecdotes à pleurer sur le comportement des étrangers à son égard. Je ne suis plus surprise de l'accueil qu'on me réserve partout quand j'entends ce qui se passe à Jaisalmer - incompréhension mutuelle, harcèlement des vendeurs, insultes des touristes, marchandage insuffisant ou outrancier, méfiance réciproque... Je n'ai rien vu de tout ça, tout ce que je sais c'est que mon sourire et mes tentatives d'humour ne m'attirent que la sympathie des gens et des tasses et des tasses de thé à n'en plus finir...

Je vous disais donc que j'allais vous éclairer, au cas où vous ayez été surpris qu'après une nuit de noces la mariée soit toujours habillée (bien qu'un tantinet dévêtue). Loona m'avait parlé de sa vie, mais un des vendeurs du fort, Raj, qui parait trente ans et en a dix-sept avec un mariage dans le futur très proche, m'a complètement sciée en me posant une série de questions qui m'en ont dit long sur l'Inde. Raj voit des touristes défiler mais assez peu prennent le thé. Sur le ton de la confidence, il me demande : "Can I ask you some questions ?" et ajoute que je dois parler à mi-voix, sinon son frère ou son oncle vont le frapper jusqu'à plus soif. Je me méfie. Mais je ne m'attends pas vraiment à ses questions ! Je ne réponds pas à toutes, mais reste parfois atterrée (au départ, après c'est Raj qui est estomaqué) par la candeur ou l'horreur du ton de sa voix. Je vous fais une liste, demandez-vous ce que vous auriez répondu - moi j'ai pris mon ton de prof et dispense mon tout premier cours d'éducation sexuelle...

Questions candides : est-ce que c'est vrai qu'en occident les couples font l'amour nus ? C'est quoi un préservatif ? Est-ce qu'on peut divorcer ? Est-ce que les gens font l'amour seulement avec l'homme dessus et la femme en dessous ? Ils font AUTREMENT ? Et on les laisse faire ? C'est permis de vivre ensemble sans se marier ? Et il paraît que les hommes célibataires font ça tous seuls mais sûrement pas les femmes ? Quoi, la femme n'est pas là pour servir et obéir à son mari ? Et c'est vrai qu'une femme peut choisir si elle va avoir des bébés en prenant un médicament ? C'est permis ?

Questions horrifiées : reprendre les questions du dessus et les répéter après avoir imaginé ma réponse... mais la plus horrifiée, c'est sans doute celle où il a répété sa question sur le rôle de la femme dans le couple.
Bienvenue dans le pays du Kama-Sutra.
Il faut dire que Raj vient d'un village du désert. Mais il me confie simplement qu'ici, le mari et la femme font l'amour à la sauvette et habillés, qu'on ne s'embrasse pas, que tout le reste est tabou. Je constate qu'il manque à ses questions sur la sexualité un élément qui nous paraît essentiel, mais qu'il oublie parce qu'ici ça passe à l'arrière plan : l'amour. L'amour n'entre pas en ligne de compte. Je suis atterrée par ses questions et navrée d'ouvrir pour lui des perspectives qu'il ne pourra pas vivre, mais quitte à ce qu'il se pose ces questions autant qu'il obtienne des réponses honnêtes. La sexualité semble une préoccupation de premier ordre pour tous ceux qui entrent en contact avec les touristes. Evidemment, quand ils voient des voyageurs au singulier repartir au pluriel, quand deux chambres louées à deux célibataires sont joyeusement rendues pour les clefs d'une chambre double...

Je rencontre aussi Karosh, un autre vendeur heureusement préoccupé par des questions plus minérales : il vend des pierres semi-précieuses. Son magasin est un paradis dans lequel je m'attarde en buvant le thé. Il a au-dessus de sa tête un portrait d'Omar Sharif, et comme je m'en étonne il sourit : un jour il a reçu la visite de l'acteur et c'est son sosie, avec vingt ans de plus ! A la réflexion c'est vrai que Karosh a un petit air d'Omar... Il me déballe des pierres et des pierres et des pierres et je me régale les yeux. Il a beaucoup voyagé en Inde et il a travaillé assez souvent avec des médecins de Calcutta dans les petits villages de l'Himachal Pradesh. Il me montre ses pierres les plus rares. Et puis il m'annonce que si une pierre me plait, il me fera une bague sur mesure. A votre avis j'ai craqué ?

Le moment est venu de quitter Jaisalmer. Je prends mon tout dernier dîner avec Loona sur son toit, à la lumière de la lune, à discuter. Il a même acheté des bières qu'il a apportées en cachette. Avec Loona je ne m'inquiète pas : ses intentions sont uniquement amicales. Il m'offre un petit pendentif en guise d'au revoir.

Quand je prends le bus pour Ahmedabad, je jette un dernier regard au fort. Aucun regret de quitter ce lieu : j'ai apprécié mes journées ici, je me suis fait des amis, et maintenant il est temps de rentrer. Malheureusement le chauffeur est un maniaque du klaxon et ses cassettes audio ont trop pris le soleil : les violons agonisent et les voix féminines ressemblent à des miaulements... à fond. A minuit je lui demande de baisser la musique, que j'entends très clairement malgré mes boules Quies. Il accepte. Quatre heures plus tard je descends au radar à la gare d'Ahmedabad et trouve un train qui part à sept heures pour Bombay. Et quel train ! Neuf heures au milieu d'un piaillement de bonnes femmes multicolores et tassées comme des sardines.
Deux jeunes filles (des gamines), chacune avec un bébé manquent de se crêper le chignon pour une place. Puis l'une d'elles se lève, noue sa couverture à des barres pour en faire un hamac, met son bébé dedans et... oh, my god... le hamac se transforme en balançoire et ce n'est pas étonnant que le bébé se taise, il doit avoir le tournis ! C'est ainsi qu'on BERCE son enfant en Inde ?!

A Bombay je suis accueillie comme une princesse. C'est un mot qui revient souvent, c'est pas que j'aie des ambitions royales, c'est juste que ma surprise ne cesse jamais quand on s'occupe de moi en précédant tous mes souhaits ! Cette famille est vraiment adorable. Je vous raconterai mes derniers jours en Inde bientôt, car lundi matin si tout va bien je suis à Paris...
[…]
Je devrais rentrer lundi soir. Prenez rendez-vous pour le téléphone ! Disons que j'adorerais recevoir un coucou de tous ceux qui me sont le plus proche... ça en fait quand même quelques-uns.

J'ai éventuellement (éventuellement, bis) un comité d'accueil à Grenoble, mais si ce n'est pas le cas j'arriverai sur Valence TGV. Voyons, ce qui me ferait plaisir : une grande bannière "Welcome back" avec des nuées de fleurs, une fanfare, et des bonnes volontés pour m'aider à traîner mes sacs ! Je plaisante. Enfin, à demi...



Publié à 04:30 le 25/06/2007 dans Inde
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Episode 7, ça y est, c'est plus long que Star Wars

Incroyablement, je n'ai pas encore décollé de Jodhpur, mais ce soir ce sera chose faite...

Imaginez ma joie de pouvoir enfin manger un repas solide après mon dernier message. Imaginez ma tête à 3h du matin quand mon repas est reparti par où il était entré, à grands coups de spasmes douloureux ! Je vous épargne encore une fois les détails mais si certains ont entendu parler de dysenterie... Après quelques heures je n'étais plus qu'une loque allongée sur mon lit et j'y ai passé une journée complète. Donc depuis une semaine je n'ai vécu que sur du jus de fruits...

Après cette journée comateuse, je tente une sortie - je ne vais pas loin, juste boire un jus de mangue dans la salle du guest house. Et je rencontre un autre baroudeur solitaire, Luc. Nous décidons d'aller visiter les villages Bishnoi le lendemain. Village bishnoi, quoi ça être (je vois les points d'interrogation flotter au-dessus de certaines têtes...) ? Les bishnoi étaient une ethnie, le sont toujours mais relativement moins nombreux et la proie des regards de touristes avides. La première ethnie écolo : il y a deux cents ans, plusieurs centaines de Bishnoi se sont attachés à leurs arbres sacrés pour ne pas qu'on les coupe. A l'époque il n'y avait pas d'histoire de presse, d'opinion publique ou d'élections à venir, ils ont donc tous été massacrés... Je suis curieuse de voir leurs villages.

Hier matin, on nous proposait une Jeep pour la somme "modique" de 450rs chacun, mais il y a un truc cahotant, crachotant et bondé qu'on appelle le bus local qui fait le même trajet pour 12rs. Le choix est vite fait ! Nous prenons le bus local. Nous atterrissons à Kakani, carrefour routier, et marchons d'un bon pas vers le village de Luni, à une dizaine de kilomètres, sous le cagnard. Une Jeep de touristes nous double et les passagers nous lancent un regard interloqué : mais pourquoi ils marchent, ces deux-la ? D'ailleurs nous suscitons la curiosité et toutes les têtes enturbannées se retournent pour nous jeter ce regard incrédule. Quelques réservoirs d'eau font naître un court instant une envie de me jeter dans la flotte pour me rafraîchir - mais ça c'est juste avant de voir les buffles qui se baignent en toute quiétude et béatitude, pissant joyeusement dans la flotte avant d'y entrer ! L'eau est verte mais pas pour les bonnes raisons...

Le paysage me plait, et puis c'est la campagne. On se croirait dans la savane. A un moment nous prenons une pause, et voyons un énorme lézard traverser le chemin à quelques dizaines de mètres... Luc se lève et avance à pas de loup pour prendre une photo. Silencieusement, il escalade une petite butte en faisant le moins de bruit possible. Et là - bon, je lui ai dit que j'allais l'écrire - il se rétame de tout son long ! Adieu lézard !

Luni n'est pas un village bishnoi mais on y découvre un palais. C'est un endroit agréable pour prendre une pause avant de repartir pour Salawas. En route nous nous arrêtons un long moment auprès de Vishnu, qui fabrique avec un soin et un amour de la perfection une paire de chaussures. Une grappe de gosses nous entoure. Vishnu ne travaille pas comme Kilash. Il superpose plusieurs couches de cuir avant de coudre la semelle très épaisse en se servant tout autant de ses mains que de ses pieds... Il lui faut trois heures pour fabriquer une paire. Et ce n'est pas étonnant - il travaille avec un savoir-faire qui est un régal pour l'œil, et ne tolère pas le moindre défaut...

Pour Salawas il nous faut un taxi car il n'y a pas de bus. Il faut que Luc se jette à genoux pour que le chauffeur accepte de nous prendre à un tarif correct ! Le chauffeur doit être scié de voir un Blanc à ses pieds, moi je suis morte de rire, après tout c'est une technique à laquelle j'ai souvent recours - entre amis... Mais je me suis rarement jetée à genoux sur de la caillasse devant un inconnu... Nous cahotons vers Salawas au son d'une cassette usée, ce qui donne un affreux chouinement de violons qui me ferait pleurer si je n'étais pas secouée de rire. Un paon majestueux et énorme nous coupe la route : ici ils se baladent dans la campagne, apparemment, en toute tranquillité.

Salawas a un comité d'accueil : une horde de mômes qui accourt au cri de ralliement de "hello one pen !" ou encore "hello one rupee !". Dans un premier temps je suis épargnée - après tout je semble indienne. Luc se promène un chapelet de petits harceleurs en puissance dans son sillage. Nous entrons à l'abri chez Malaram, tisserand de tapis. Il nous fait une démonstration de métier à tisser et bientôt je me retrouve assise à sa place, à lancer maladroitement la navette (marrant, j'ai tous les noms en anglais, et en français ça m'échappe) et à tisser deux ou trois rangées. Ah. C'est facile. Comment ça il faut une semaine pour compléter un tapis ? Il y a aussi celui qui tisse à la main, et c'est un autre travail, plus minutieux et long qu'avec le métier. Nous buvons le thé et je regarde fonctionner le fameux rouet que Gandhi a rendu populaire dans toutes les familles indiennes, si populaire qu'il figure sur le drapeau national. Et là mes amis, je suis fière avec un grand sourire béat d'avoir retrouvé comment on dit "rouet" en français... C'est-y pas pathétique ?

Ensuite c'est Kodakan qui nous invite à venir le voir travailler. Son travail à lui n'est pas harassant : il imprime à la main des tentures avec des blocs de bois sculptés et de la peinture naturelle, à base de racines de plantes et même de boue. Les tentures sont en pur coton. Il superpose plusieurs couches de couleurs différentes, et le résultat de son travail c'est... précisément ce pour quoi une amie m'a passé commande ! Elle sera contente, Michelle, de savoir que sa tenture vient de la toute petite boutique d'un petit vieux fripé dans un tout petit village bishnoi. Et moi aussi je suis ravie d'acheter directement à l'artisan.

Et enfin, un délice de rencontre : Ikbal Khan. C'est un potier. Son tour est sommaire : une grosse pierre ronde sur un pivot, comme une toupie géante. Il lance son tour et accélère le mouvement avec un bâton, et nous voyons naître sous ses mains, en toute délicatesse, un pot et son couvercle, une tirelire... La poterie me fascine. Ca a un côté plein de douceur et de fluidité, comme faire naître des oeuvres d'une simple caresse. Comme je suis là bouche bée et en admiration, Ikbal Khan me propose d'essayer ! Aussitôt je suis accroupie près de lui et le laisse m'expliquer et guider mes mains... C'est effectivement un contact plein de douceur. Je vois naître sous mes doigts un petit vase pas trop bancal, avec des décorations par-dessus le marche. Chouette. Je pensais que Luc pourrait essayer aussi parce qu'il n'est pas moins fascine, mais Ikbal Khan nous montre ensuite ce qu'il a fabriqué. De petites tasses pour boire le thé une fois avant de les jeter, des pots, des vases, des éléphants, chameaux, Ganesh... il ne s'ennuie pas. Il ponctue chacune de ses phrases d'un petit rire profond et tranquille. Un homme heureux, ce potier, entouré de ses quatre fils et trois filles... Il nous montre une lampe "magique" : il la remplit par en-dessous sans boucher le trou et la redresse... pas une goutte ne tombe. Puis il ajoute que la cuisson rend ses objets très durs - et laisse tomber la lampe en guise de démonstration ! J'ai un sursaut involontaire. La lampe tombe, roule, ne se casse pas, et Ikbal Khan rit.

C'est ainsi que nous terminons notre visite dans le village Bishnoi. Je n'ai rencontré personne attaché à un arbre ni vu le mémorial dressé en souvenir de ceux qui l'étaient, et rien appris de plus sur cette ethnie. Mais ces rencontres avec les artisans étaient largement suffisantes.

De retour à Jodhpur, je décide qu'il est temps de partir effectivement. Deux destinations possibles : Jaisalmer tout de suite, ou alors un crochet par Osiyan, ville construite du VIIIe au XIIe siècle, avec des temples de cette époque. Luc est tente par Osiyan. Nous irons donc ensemble, et ensuite il continuera sur Udaipur et moi sur Jaisalmer. Il est question de rando à dos de chameau...

Ce matin je suis donc venue prendre congé de Kilash et de Bindju, le vendeur d'épices qui m'a offert du thé chaque fois qu'il me voyait passer, juste pour le plaisir de discuter et sans aucun espoir de me vendre quoi que ce soit. Son thé au safran est un délice que je vous promets quand vous viendrez me voir dans le Vercors...

Par moments, vous me manquez tous un peu - notamment je l'avoue quand j'étais malade et livide sur mon lit à me demander si je me traînais à l'hôpital ou pas... C'est plutôt inhabituel, pour moi qui me considère un électron libre, d'avoir aussi souvent envie de partager ces moments avec vous et d'être aussi ravie de recevoir vos messages. C'est la première fois que je prends ce temps-la pendant un voyage. Et en voyant le résultat ce n'est pas la dernière... Ecrivain dans l'âme !

.............................................................Oups !......................

Pour les inquiets, rassurez-vous, je me remets de ces derniers jours...
[…]

Je découvre depuis quelques jours qu'on peut voyager dans une zone qui déverse des touristes par mètres cubes et sortir des sentiers battus néanmoins, et vivre des expériences intéressantes qui vont un peu à contre-courant des carnets de visites étrangers... Ou alors visiter avec un regard différent. Je suis ravie d'être dans le Rajasthan, qui est vraiment un régal pour les yeux.

Je vous avais annoncé Osiyan, un village à l'entrée du désert de Thar. Toujours accompagnée de Luc, je suis donc allée découvrir ce petit coin qui ne manque pas de charme - imaginez des ruelles étroites et plutôt propres, un endroit calme avec deux temples du VIII siècle qui sont des lieux de pèlerinage, et au loin, les dunes parsemées de touffes de végétation sèche.

Nous logeons chez un brahmane prêtre / guide touristique / businessman / organisateur de safaris / que sais-je encore, ah oui, fermier, bref un hôte multifonctions qui est aussi une mine d'informations sur le temple jaïn qui nous fait face. Le premier soir nous avons le chant des enfants, prières joyeuses et magiques dans la cour du temple, à ciel ouvert, sous les étoiles. Mais nous les distrayons par notre présence et ne restons pas longtemps. Prakash Bhanu Sharma, notre hôte, nous raconte la fondation de ce temple jaïn qui est un des plus anciens du pays. Vous voulez une petite histoire ? Allez...

En ce temps-là le maharajah d'Osiyan vivait satisfait dans sa petite ville, fourmillement commercial au VIIIe siècle. Des ruelles étroites encombrées de chameaux, je suppose, des turbans colorés dans tous les coins et des intrigues de palais à vous faire frissonner sinon ce ne serait pas drôle. Le code de l'honneur des nobles rajputs s'appliquant à chaque guerre occasionnelle mais sanglante... Un jour débarquent un moine et son assistant, qui prônent la non-violence au milieu des guerriers. Ils demandent au maharajah un toit pour dormir et un repas végétalien pour les rassasier (aucun produit animal). Mais le maharajah refuse. Ils vont donc s'installer sur une colline, et sont forcés de jeûner. Quand le jeûne devient trop difficile, l'assistant redescend à Osiyan et réclame de nouveau de la nourriture. Cela dit les rajputs ont un amour pour la viande qui répugne aux deux jaïns, et tout ce que l'assistant rapporte, c'est du coton. Et non, ils ne s'en remplissent pas l'estomac... Le moine roule le coton et lui donne la forme d'un cobra, et va se coucher. Pendant la nuit le cobra devient vivant et serpente jusqu'au palais, prenant des forces et des couleurs au fur et à mesure qu'il approche de son but... Au petit matin, le fils unique du maharajah (si ce n'était pas un fils et s'il n'était pas unique y aurait pas d'histoire, mais ça vous l'avez compris tout seuls) joue à la balle dans la cour du palais. La balle roule derrière un arbre, et le garçon court pour la ramasser. Le cobra surgit, se dresse devant lui et le mord. Les serviteurs découvrent l'enfant quelques instants plus tard, sans vie. Le cobra a mystérieusement disparu. Le maharajah se lamente, ses femmes hurlent, et au petit matin suivant une procession de musiciens, d'éléphants, de nobles rajputs quitte le palais. Le maharajah est éperdu de douleur. Soudain le moine et son assistant viennent à sa rencontre. Il s'apprête à les chasser quand le moine lui promet de ramener son fils a la vie, à deux conditions : que le maharajah abandonne toute nourriture animale et qu'il se convertisse au jaïnisme. Il accepte. Alors le moine sort de son sac ce qui lui reste de coton et refait un joli cobra, qui prend vie, mord l'enfant et aspire tout le venin contenu dans son corps. Le jeune prince ouvre les yeux...

Et quelques siècles plus tard nous écoutons le brahmane terminer son histoire en nous montrant le temple. Pas étonnant que ce soit un haut lieu de pèlerinage. Le calme se prête à une soirée sur la terrasse, à bavarder en regardant les étoiles...

Vendredi 12 août 2005

Vendredi, un petit tour au temple et nous flânons devant des sculptures magnifiques, quoique décapitées pour certaines par les Moghols. Et puis dans la journée nous croisons un personnage. Pardon, un Personnage : Laxmi Narayan, un géant aux oreilles poilues qui a un rire de grand duduche et un sourire édenté. Il est débordant de dynamisme et nous entraîne à travers les dunes en dehors d'Osiyan parce que nous lui avons demandé où on peut trouver des chameaux pour une balade. Il ponctue ses phrases de rires. Les dunes... le sable en est fin et doux, une caresse sous la main et une brûlure sous les pieds. Des paons viennent loger dans les buissons, à notre grande surprise. Certains font la roue et le silence ambiant est parfois déchiré par le cri des males qui attirent les femelles. Nous ne savons pas exactement où nous allons mais sur le trajet Laxmi nous fait tout un discours sur les vertus du mariage, ne comprenant pas qu'on puisse entretenir une amitié alors que nous sommes tous les deux célibataires. Lui s'est marié à onze ans, il a la soixantaine passée, et sa femme a été sa plus fidèle compagne toute sa vie. En effet !!! Il a déjà marié ses trois filles et un de ses deux fils, et quand il découvre que le deuxième a mon age il suggère, puisque je ne semble pas vouloir épouser Luc, que j'épouse son fils... Vu comme ça c'est d'une simplicité rare ! Il parle en points d'exclamations et ce qui nous fait spontanément rire, c'est quand il déclare sur un ton totalement comique : "My wife is illiterate - ah ah ah !". Présenté de cette manière c'est en effet amusant.

Il nous mène à un petit village dans les dunes. Les maisons sont circulaires, faites de terre et de bouse de vache, avec des toits en broussaille. Laxmi nous propose d'y dormir, mais nous n'avons rien apporté avec nous. Une vieille femme édentée avec d'énormes lunettes rondes est accroupie et balaie le millet étalé dans le sable. Près de nous une maison en forme de champignon, entièrement fermée, permet de stocker le grain - mélangé à de la cendre il est préservé des insectes. Dans sa maison, une femme prépare des chapattis et nous la regardons faire. Elle malaxe l'eau et le millet qu'elle vient de broyer dans une meule en pierre, et en fait des galettes qu'elle cuit dans son four en terre. Ca nous enfume. Complètement incongrue, une ampoule dans cette maison de terre apporte un peu de lumière... Dans la cour, sous un panier renversé, du yaourt est en préparation en plein air, juste protégé des gros animaux. Un endroit hors du temps, une rencontre que l'on savoure malgré les bavardages incessants (mais vraiment !) de Laxmi Narayan. Luc me dira plus tard : incroyable, il est plus bavard que toi ! Je suis d'accord avec la deuxième partie de la phrase, mais pourquoi est-ce incroyable ?!

Samedi 13 août 2005

Samedi matin, nous nous levons à 5h30 pour aller chez Laxmi. Nous partons dans les dunes, et notre ami est déjà en pleine forme. Nous avons pris nos sacs parce qu'il nous a invités à rester chez lui, mais ce matin nous découvrons déçus et atterrés ce que le tourisme a fait à l'hospitalité locale : il nous fera seulement payer 50rs le repas et pour dormir on donnera ce qu'on voudra ! Je suis désolée - c'est la première fois depuis le début du voyage qu'une invitation est intéressée. Laxmi perd sa majuscule - celle de Personnage. Nous attendons presque trois heures le temps que les chameaux arrivent, qu'ils soient sellés. Mais cela a perdu de son charme. Quand vient le moment de monter, j'ai l'impression d'être assise sur une chaise de camping qu'on déplie ! Je pars en arrière puis en avant et soudain, je vois tout de la perspective d'un chameau. C'est haut ! Au pas, il suffit de suivre le mouvement comme si on était à cheval, mais au trot on se déboîte les hanches ! Nous sommes accompagnés par Chanaram et le petit Gungaram, qui connaissent trois phrases en anglais : "lean back", "yes", "thank you". Gungaram, quand il s'adresse à nous, commence sa phrase par "yes" et la termine en rajasthani, ce qui nous rend rapidement compétents en langage des signes.

Le paysage vaut le détour. Dunes de sable et petits villages comme des champignons ou des huttes de schtroumpfs, roche rouge au milieu du sable jaune, des gazelles qui fuient à notre approche, et le silence...

A la fin de notre longue balade, il s'avère que Chanaram connaît un autre mot anglais : "tips ?". Nous lui conseillons de s'adresser à Laxmi pour le pourboire - après tout il nous en a demandé un pour avoir négocié des prix abordables. Faut pas abuser... Nous retournons sur Osiyan, assoiffés et en sueur. Décidément en Inde je suis passée par de nombreux changements de climat ! Laxmi Narayan est déçu que nous ayons décidé de lui fausser compagnie, mais moins déçus que nous sans doute. Il est fasciné par mes cheveux bouclés hirsutes et aimerait visiblement en garder quelques-uns, un peu comme ce poil de chameau que j'ai délicatement arraché à ma monture pour le mettre dans mon journal... D'ailleurs nous ne regardons plus les chameaux de la même façon - ils ont perdu de leur mystère.

Nous retournons donc sur Jodhpur et passons notre dernière soirée ensemble à dîner sur une terrasse avec vue sur le fort illuminé et les étoiles.

Hier j'ai dit au revoir à Luc, ravie d'avoir rencontré un compagnon de voyage avec qui les silences et les longues conversations avaient tour à tour leur place. Il descend sur Ranakpur, et je monte sur Jaisalmer...

Dimanche 14 août 2005

Jaisalmer...

Je ne suis pas descendue du car que des rickshawallahs et des rabatteurs arrivent en force et en décibels, hurlant des noms d'hôtel et des tarifs. Je réfléchis et trouve une parade humoristique : je sors les boules Quies de mon sac, les leur montre soigneusement, de loin, et les enfonce dans mes oreilles ! Le chauffeur du car est mort de rire. Je descends et fends la foule, et ils sont tellement surpris de ma réaction qu'ils ne me poursuivent pas. Devant moi, le fort... Que dire... rien pour l'instant, je veux juste monter à pied et poser mon sac... Un type acharné me poursuit en criant un nom d'hôtel. Je débouche ma bouteille d'eau, me retourne et lui dis avec un grand sourire : "if you come any nearer I'll throw you some water...". Un ouvrier qui m'a entendue s'écrie : "right ! Punch him ! You're French, yes ?". Quoi, ici aussi on a la réputation d'être peu aimables ! En tout cas le type abandonne et les suivants aussi... Efficace. Ils gardent tous le sourire, ça les amuse que je réagisse comme ça.

J'erre au pif et tombe en arrêt devant un vieux haveli de 450 ans, de toute beauté, avec une cour intérieure, des couloirs et une architecture plus arabe qu'indienne. Un pur bonheur. Je demande les tarifs pour une chambre en craignant la réponse mais voila, comme je prends le temps de discuter avec le réceptionniste et de faire connaissance, il me propose d'emblée une chambre à... 100 roupies. Pour un petit palais de conte de fées ! Je pose mon sac. Les couloirs et les escaliers étroits sont un enchantement, les tables basses et les coussins me font sentir chez moi, et depuis la terrasse on voit la ville et le désert, et soudain je me dis : ça y est, je suis Ailleurs.

Désert Haveli porte bien son nom, apparemment il n'y a personne ou presque, et même s'il y a quelques touristes l'ambiance est tellement intimiste que j'ai l'impression d'être entrée dans un livre. Je vais rester quelques jours et errer dans le fort et autour du fort, et profiter du calme du haveli pour me détendre, m'imprégner de ce paysage inattendu.

J'en avais des choses à vous raconter, encore !

Je vous laisse avec pleins de pensées, et vais rentrer au frais plutôt que ramper sous la chaleur écrasante...



Publié à 04:28 le 25/06/2007 dans Inde
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Episode 6

Namaste !

Je vous avais laissés en plan à Bombay sous les flots. Quitter la ville a été difficile vu que le train avait trois heures de retard et avançait dans des hectolitres de flotte... sous une pluie battante qui avait recommencé ses ravages quelques heures après mon mail...

Mercredi 3 août 2005

Mercredi matin, me voici à Ahmedabad. Enfin. Je vais visiter l'ashram de Gandhi et découvre un petit bâtiment paisible au milieu de la pollution et de la grisaille de la ville. Une belle expo pour retracer les pas du Mahatma, et le plan detaillé de la marche du sel que je recopie sur ma carte du Gujarât. Il pleut. Finement certes, mais quand même. Je discute un moment avec le vieillard tout tassé, directeur de l'Institut, qui a tenu à me rencontrer et qui, comme tous ceux à qui j'en ai parle, trouve le fait que je voyage seule ennuyeux. Au cas où il m'arrive quelque chose...

Une statue de Gandhi en méditation trône dans le jardin. Ce sera le départ de ma marche - le podomètre est à zéro, je fais un pas... la marche du sel est lancée. Sous la pluie. Sortie de l'ashram je demande ma route vers Narol, première étape qui n'est qu'à une quinzaine de kilomètres. J'essuie tous les dix mètres des regards incrédules, des salutations hilares et même, surprise, la bénédiction d'un saddhu amusé. Ahmedabad a été fondée en 1411 par le sultan Ahmed Shah parce que, selon la légende, il aurait vu un lapin attaquer un de ses chiens de chasse à cet endroit... de lapins il n'y en a plus maintenant. En revanche pensez à mon étonnement quand en plein centre ville, je me fais doubler par... un chameau ! Ou me retrouve nez a mufle avec un buffle. Ou encore un énorme singe blanc à tête noire perché sur une voiture... Je passe par Teen Darweja, le triple portail qui entoure le fort de Bhadra et marque l'entrée dans une ville au mélange architectural indo-sarrasin. On vient me serrer la main, on s'exclame, on me suit en vélo, on me dévisage, on me montre la route... Impressions comme des clichés, quelques regards, quelques sourires, quelques secondes. Zones inondées - dont mon pantalon. J'atteins Narol trempée comme une soupe sous une pluie torrentielle. Non, la pluie ne s'est pas arrêtée dans le Maharashtra. On verra demain.

Jeudi 4 août 2005

Je longe, à mon grand désespoir, une route nationale. La marche du sel de Gandhi il y a 75 ans passait par des villages qui ne sont plus maintenant que des carrefours routiers. Imaginez comme ça m'enchante. C'est sale, pollué, encombré, et le seul paysage que je vois est le défilé de camions vrombissants et klaxonnants dans un nuage de poussière et de gaz. Je marche sans discontinuer. Aujourd'hui pas une goutte de pluie, et mon sac et mon dos sont trempés de sueur. Des jeunes en vélo, des motards, des livreurs s'arrêtent à ma hauteur pour tenter quelques mots d'anglais. Un petit vieux vient me serrer la main et je dois le traîner sur deux mètres pour qu'il consente à la lâcher ! Je fais une pause après une dizaine de kilomètres et me retrouve entourée par une dizaine d'ouvriers qui prennent une pause pour venir me parler en gujarati. Je leur explique que je ne comprends pas - "gujarati nay !" étant télégraphique et généralement efficace. Mais ils semblent croire que s'ils répètent dix fois la même chose de plus en plus fort ça va finir par rentrer ! A la halte suivante je ne suis toujours pas à Bareja, que j'aurais du atteindre il y a un moment si j'en crois le kilométrage de ma carte (et non, ce n'est pas en miles...). Un groupe de types serviables s'arrache mon plan en discutant fiévreusement mon itinéraire jusqu'à Vadodara, une ville a 100 km par laquelle je ne vais pas passer, et quand je finis par leur faire comprendre ils me disent que Bareja est à un kilomètre. Je marche. Un kilomètre plus loin je demande où est Bareja. A un kilomètre. Un kilomètre plus loin... bref vous voyez. J'ai faim. Cela ne m'était plus arrivé depuis trois semaines parce qu'on m'a trop nourrie et mon corps fait une overdose d'huile de friture et de piment - il réclame des légumes.

Bareja me coupe l'appétit. C'est boueux à cause de la mousson, une cacophonie de klaxons et de cris, de pollution, de saleté. Inutile d'essayer de faire connaissance avec les gens, ici on vient pour le business. Je déplie ma carte. Toute la marche du sel suit cette nationale. Je décide de poursuivre un peu, pour voir. Je change de refrain : ma prochaine étape est Matar.

Je quitte la nationale pour des portraits dans les rizières, et croise des gardiens de troupeaux de buffles - avec leur visage tout en longueur buriné et ridé, leur regard noir sous le turban blanc et leurs chaussures en pointe, je les trouve magnifiques. Je reprends la route et vais à la rencontre d'un vieux et d'un gamin assis sur le bord du bitume. Ils tentent de se faire prendre en stop par un camion. Ils réclament une photo. Je la fais. Cinq minutes plus tard le type me rejoint et commence à me parler en gujarati en marchant à mes côtés. Je lui dis que je ne comprends pas dans toutes les langues que je connais. Il insiste. Je hausse les épaules avec un sourire, ce qui fonctionne généralement. Il continue de me talonner et de me parler, de plus en plus fort, jusqu'a crier. Il me fatigue et j'accélère le pas. Il lui manque vraisemblablement une case, comme je viens de m'en apercevoir. Il me perce le tympan droit. Je m'arrête net, le regarde bien en face et lui crie avec l'expression la plus fâchée que j'ai en réserve : "I don't understand ! Je ne capte rien, leave me alone, casse-toi !". Je suppose que le ton que j'ai employé va lui faire comprendre qu'il me gonfle. Visiblement pas.

Je passe en vitesse maximale. Il n'a aucun mal à me suivre vu qu'il ne porte rien. Je le trouve pénible, mais pas agressif. Il me parle plus doucement et avance soudain la main pour me caresser la joue ! Eject. Son bras fait demi-tour, avec de l'élan. Mais il a seulement l'air surpris. Je le plante la pour aller prendre une pause parmi quelques familles d'ouvriers qui construisent une station essence. Il me suit... le gamin sur ses talons essaie desespérément de le ramener, et j'espère que ces deux-la ne sont pas père et fils. Pauvre gamin. Quand je repars je constate que l'hurluberlu m'attend. Je ne sais pas ce qu'il me veut mais la, je suis furieuse. Je l'ignore. Il me talonne sur cinq kilomètres, mais garde ses distances. S'il s'approche avec une quelconque agressivité je suis prête à y faire face mais je n'y tiens pas. Ce qui m'effraie le plus c'est la colère qu'il fait surgir en moi. Apres tout il n'y est pour rien, il lui manque seulement une case. Je finis par prendre un rickshaw et descends quelques kilomètres plus loin.

Mon podomètre indique 40 km et je n'ai fait que claquer le bitume.
Recommencer demain ? A quoi ça rime si ce n'est que de la nationale ?
Certaines zones sont inondées dans le sud du Gujarât et la mousson revient de plus belle ce soir. Je voulais voir la vie dans les villages et aller à la rencontre des gens. Je ne comptais pas voir des grappes de gens agglutinés autour de carrefours routiers pour vendre leurs fruits, proposer leurs services ou mendier dans le bruit et les gaz d'échappement perpétuels.
C'est une Inde qu'il faut voir, mais pas celle que je veux rencontrer.

Ce qui compte, c'est l'esprit du voyage.

Je prends le bus pour Ahmedabad et regarde incrédule la route que je viens de parcourir. Je ne suis pas peu fière d'avoir survécu à autant de circulation sans clamser ou crier de frustration. Je ne souhaite que le silence... Mes pieds marinent dans mes chaussures et ma marche forcée à cause de l'hurluberlu m'a ruiné le tendon de la cheville gauche. Mon pantalon est trempé et noir de boue. Mon haut est bon à essorer. Mon visage est noir de la crasse et de la poussière que les camions ont laissé dans leur sillage. Mes cheveux tiennent debout (ça me va bien, la brosse !)...

Dimanche 7 août 2005

Je suis dans le désert du Rajasthan...
Si.

Demain je serai près de la frontière pakistanaise, à Jaisalmer. Pour le moment je suis à Jodhpur, à l'entrée du désert de Thor. Hier j'ai visité la citadelle de Mehrangarh, perchée au-dessus de la ville, un endroit magnifique qui m'a enchantée. Je ne fais plus la marche du sel mais la marche du sable ! Je me déplace à pied autant que possible !

J'ai cru que j'allais finir à l'hôpital hier, mais je vous épargne les détails. C'est la première fois que j'ai frôlé l'évanouissement de douleur, cela dit. Un mélange de début de sinusite avec une gastro aiguë et autres symptômes de fièvre et tout... je ne suis pas souvent malade mais quand je commence on ne m'arrête plus ! Le changement de climat y est pour beaucoup, de la mousson au désert... Je jeune. Mon corps a grand besoin de ne rien avaler....

Je vous raconterai Mehrangarh une autre fois, ça fait un moment que je suis en votre compagnie... Et je dois aller rencontrer les artisans de Brahmpuri.

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Me revoilà déjà...

Je vous avais promis la citadelle de Mehrangarh. Imaginez juste un endroit hors du temps qui domine la région, forteresse de pierre aux fenêtres et pièces sculptées à même le roc par endroits, et construites tout en hauteur... Demeure des maharajahs rajputs (je préfère cette orthographe au "rajpoute" francisé qui m'évoque un pet... navrée) depuis quelques siècles, lieu de batailles, d'intrigues et de tout ce qui s'ensuit - et non, je ne vous ferai pas un cours d'histoire. C'est le premier lieu hautement touristique que je fréquente depuis mon arrivée mais aussi un lieu d'histoire où l'on peut s'imprégner de l'Inde d'autrefois.

Je déambule dans les différentes pièces et sur les remparts et contemple les maisons bleu indigo au pied du fort avec délice. Voila une belle balade féerique à une heure où les touristes s'en vont - et moi je reste, tranquille, et rentre en descendant à pied par les ruelles labyrinthiques, savourant la tranquillité de Jodhpur dans ce quartier. Quel silence après Ahmedabad !

Je ne pouvais pas en rester là. Hier matin j'ai donc commencé à explorer Jodhpur à pied, déterminée à me perdre là où les étrangers ne vont pas, sans me borner à seulement voir des choses. A Sardar Market le fourmillement atteint son comble, entre Indiens et étrangers se côtoyant sur le même marché pour acheter des choses différentes. C'est le must des guides touristiques et je me fais héler dix fois par des rabatteurs pour acheter du thé et des épices... et comme je ne réponds pas de la manière attendue, on finit par me laisser tomber.

Au coin d'une ruelle un jeune artisan fabrique les traditionnelles chaussures en pointe du Rajasthan, en cuir de chameau. En me voyant approcher il s'exclame avec espoir : "good price ! Bon prix ! Buen precio !" et se trouve tout surpris quand je m'asseois à côté de lui par terre pour lui demander de m'expliquer son métier ! Il s'appelle Kilash, et il me fait une démonstration : ses doigts cousent le cuir avec une précision et une habileté impressionnantes, et tout en tissant la cordelette qui permettra de coudre ensemble la semelle et le dessus de la chaussure, il m'explique que son métier est une histoire de famille. Son père tanne le cuir de chameau, l'affine et le découpe. Sa mère, sa femme et ses sœurs brodent avec des fils multicolores les divers motifs que je peux voir. Et lui, il coud. Ils font une dizaine de paires par jour en moyenne. Kilash a vingt-deux ans et il est papa depuis quelques mois, mais comme il a honte de ne pas avoir de moto pour promener sa femme il s'est mis à apprendre le français et l'espagnol, et il a loue cette boutique dont le loyer exorbitant est justifié par le nombre de touristes qui viennent dans le coin. Autrement, sa famille doit vendre ses chaussures à un grand magasin qui achète la paire 95 roupies et la revend 350 sans sourciller...

Nous buvons le thé tandis qu'il finit sa paire de chaussures. Et comme il est ravi que je m'intéresse à son métier, il me propose soudain de venir voir son village et rencontrer sa famille ! Cinq minutes plus tard il me prête un vélo, et nous voila pédalant dangereusement sur le marché et dans la ville. Je n'ai jamais été aussi attentive : on zigzague entre piétons, rickshaws, vaches, flaques d'eau, trous, chiens, chameaux.! Pratap Nagar est devenu un quartier de Jodhpur, à 6 km du marché. C'est un quartier paisible aux maisons bleues parsemées sur les collines - maisons à l'architecture biscornue, labyrinthique, improbable, construites à la va comme je te pousse à flanc de colline. J'adore. La mère et la femme de Kilash sont parties au temple, alors nous allons chez la voisine, Kumbla Devi. Et là, merveille. Je découvre un bijou d'artisanat. Parvati, Nilam et Memta sont assises en tailleur autour d'une tenture qu'elles brodent avec une rapidité vertigineuse. Sous leurs doigts, les fils d'or deviennent des chameaux et des paysages du Rajasthan, et je reste fascinée par leur habileté. Pour les faire rire et tenter d'apercevoir un sourire derrière le voile qu'elles ont pudiquement ramené sur leur visage - les femmes hindoues du Rajasthan semblent souvent se dissimuler aux regards de cette manière -, je me mets à tisser maladroitement sur un coin de leur tenture. Tout le quartier de Pratap Nagar vit de son artisanat : les hommes tannent le cuir et cousent des chaussures, les femmes brodent des châles de soie et des tentures. J'admire en silence ce travail qui demande une semaine pour être complète. Cette tenture part pour le Kashmir, où elle sera vendue 5000 roupies. Achetée 500 à Kumbla Devi. Malheureusement la famille n'en a pas en réserve. Si cela avait été le cas j'en aurais acheté une, pour la valeur de leur travail et la beauté de celui-ci.

Dans le quartier de Kilash vit aussi un magicien. Harish Jingar nous invite pour un thé et démontre quelques tours de passe passe pour me faire sourire, mais rien à voir avec ce qu'il fait sur scène. Il danse avec le feu ! Il me montre une coupure de journal et je reste coite : il a vécu à Angers et Poitiers ! Pour ceux qui l'ignorent, Angers est ma ville natale, et j'ai vécu aussi du côté de Poitiers. Nous discutons un petit moment de magie, de Pacacho le perroquet qui m'a adressé quelques mots tout à l'heure. Et puis il est temps de retourner à Sardar Market, parce que Kilash a du travail.

J'enfourche le vélo sous le regard hilare des gamins du coin. Nous pédalons vigoureusement et bientôt, nous revoici au paradis des touristes. Kilash me coud une paire de chaussures qu'il teint de la couleur que je souhaite, et je promets de revenir le voir avant de quitter Jodhpur. En attendant, son voisin Bablu qui se prétend peintre m'invite à venir voir ses oeuvres - il sort les pierres semi-précieuses qu'il utilise pour ses encres, et si les pierres sont vraies l'artiste ressemble surtout à un arnaqueur de première, surtout lorsqu'il me flanque sa collection sur les genoux sans répondre aux questions que je lui pose sur son métier ! Il me montre aussi ses pinceaux tout fins : ils sont en poils de queue d'écureuil ! Devant mon regard horrifié, il se hâte de préciser qu'on ne fait que capturer l'écureuil et lui épiler copieusement la queue avant de le laisser filer. Pauv' bête !

Je rentre prendre mon premier repas depuis trois jours et rencontre 3 Français sympas avec leur guide DP, un numéro. C'est un policier à la retraite devenu guide touristique qui se lève à quatre heures du matin pour marcher et faire du yoga mais ne dédaigne pas son verre de rhum et sa cigarette le soir ! Il se plaint que sa femme lui interdit de boire, fumer et manger de la viande quand il est à la maison. Sandrine, Jean-Benoit et Philippe ont beaucoup d'humour et nous passons une agréable soirée à discuter anecdotes et voyages. Ils reviennent de Jaisalmer où le vent soufflait sans discontinuer, mais c'est apparemment un lieu magnifique.

Chouette journée !

Ce matin, je suis partie errer dans les ruelles du vieux Jodhpur, en passant par le fort. Longue promenade enchanteresse, comme dans un autre siècle. Calme. Le bleu comme une caresse. Je prends le temps de me poser et d'écrire, de méditer. Tranquille.

Voili, chers amis.

J'ai posé le nez sur mon calendrier a tout hasard, et je serai bientôt de retour ! Une vingtaine de jours. Après mon escapade a Jaisalmer (je rêve de quelques jours dans le désert, mais loin, très loin des touristes - est-ce faisable ?) Je pense descendre quelques jours à Ajanta visiter les très vieilles grottes bouddhiques. Ensuite Rajesh m'attend pour le festival - commencer le voyage par un mariage et le finir par un festival, que demander de mieux ?!



Publié à 04:27 le 25/06/2007 dans Inde
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Episode 5

Non chers amis, je ne suis pas en train de parcourir Bombay à la nage, mais il s'en est fallu de peu.

Mon train d'hier a été annulé. Je suis toujours à Bangalore mais prends le train ce soir pour retourner à Bombay, où les inondations ont baissé de niveau. Mes amis Rajesh et sa famille vont bien, mais je pense depuis hier à ces millions de gens qui vivent dans les slums et viennent de perdre une nouvelle fois le peu de choses qu'ils possédaient ; tous ces gens qui vivent sous une bâche dans la rue n'ont plus rien, et pire encore le terrain devient propice à la propagation de maladies. Personne n'en parle ici, la presse les ignore, seules les ONG font quelque chose.

Bon, je vous ai longuement abandonnés dans mes aventures et je reçois des mails indignés ou inquiets. Je vais faire du rattrapage, j'ai le temps ce soir, mon train ne part que dans quatre heures. Sachez cependant que si mes mails se font rares, je viens d'user mon cinquième stylo en écrivant mon carnet de voyage !

Jeudi 21 juillet 2005 - Madikeri

Je convaincs Tensang de sortir de l'enceinte de Sera pour aller visiter une petite ville réputée pour ses épices et son café. Comme d'hab Tensang me prépare un petit déjeuner d'enfer, et comme je proteste que je veux faire comme tout le monde, je constate que son colocataire Putchi se tartine du piment sur sa chapatti ! Du coup je ravale mes protestations.

Hier nous sommes allés visiter tout Sera et c'était vraiment superbe, ce matin nous prenons le bus pour Madikeri et sommes assis sur un siège tellement dévissé qu'on dirait un fauteuil à bascule, et sur les trous et les bosses ça donne un effet comique. Enfin, surtout douloureux. Peu à peu nous entrons dans la vallée du Kodagu, avec ses routes sinueuses au milieu d'une jungle de caféiers, ses arbres vert vif sous la mousson et ses petites montagnes à gravir. Petites montagnes, mais bus poussif.
A Madikeri le climat est tellement humide que pas un mur, pas un muret, pas un arbre n'est épargné par la mousse. Un rickshawallah nous emmène tout autour de la petite ville et je découvre avec Tensang une jolie cascade toute blanche précédée et suivie d'eaux boueuses, et des champs d'épices à perte de vue. Un tombeau au sol de marbre - comme le constate la vieille dame aux pieds mouillés qui fait un vol plané dessus - d'un saint maharadjah du siècle dernier a pour tous visiteurs un troupeau de buffles et quelques chiens efflanqués.
Tensang entre dans un temple hindou pour la première fois, et comme nous regardons béats trois saddhus en pagne orange s'agiter devant une divinité, nous recevons soudain une giclée de flotte en pleine tronche en guise de bénédiction ! Quant au musée, c'est une église catholique avec un vitrail qui proclame "Jésus est mon berger" et un alignement de statues " païennes " de divinités hindoues juste sous son nez !

La première journée de tourisme se termine. Car c'était du tourisme. Mais pendant le trajet, quand les cahots ne nous empêchaient pas de discuter sous peine de se mordre la langue, nous avons pu continuer de faire connaissance. Il ne m'en voudra pas si je vous dis qu'il n'est pas un moine modèle ! Le cricket et le football sont interdits à Sera, parce que 6000 moines en plein tournoi, ça ferait mauvais effet. L'an dernier, Tensang et une douzaine de ses amis se sont faufilés dans la forêt pour s'adonner à une mémorable partie de cricket. Les voici enthousiastes en plein jeu quand soudain, un moine hurle : "Teacher !". Une volé de moines en sandales prend la fuite à travers la forêt, et quelques-uns uns trébuchent et culbutent cul par-dessus tête sur les racines des arbres. Tensang s'échappe, soulagé. Seulement voila : ces andouilles ont laissé la feuille de scores derrière eux ! Ils sont convoqués par leur prof, et reçoivent chacun douze coups de bâton. Ca rigole pas. Enfin maintenant, vu la tête de mon filleul hilare, ça en rigole quand même, mais jaune.

Vendredi 22 juillet 2005

Tensang m'apprend que quand il était petit, c'est un lama qui a conseillé à ses parents de l'envoyer au monastère. Il s'y épanouit. C'est chouette ! Mais comme je lui demande s'il n'y a pas eu de petite appréhension dans l'air à l'idée de m'héberger chez lui, il hésite et puis me dit que puisque je suis sa grande sœur, il peut bien me le dire. Il y a dix ans, une histoire a fait frémir tous les moines parrainés, et pour tout vous dire ça me fait frémir aussi. Je vous raconte, et après je fais mes commentaires.
Un jeune moine parrainé (par une association européenne, mais laquelle, elles sont nombreuses.) reçoit sa marraine dans son monastère. Elle reste quinze jours, au terme desquels elle demande à son filleul de l'accompagner à Bombay. Il la suit. Elle prend une chambre d'hôtel, et lui déclare de but en blanc qu'elle l'aime et veut l'épouser ! Le moine est horrifié. Il lui rappelle qu'il porte une robe pour une raison qu'elle ne peut ignorer. Elle s'énerve, sûrement qu'elle vaut mieux qu'un vœu de chasteté ! Il résiste. Elle insiste. A la fin le ton monte et elle lui déclare que puisque c'est ainsi, il doit lui rembourser l'argent qu'elle lui a versé depuis le début de son parrainage ! Il ne voit pas de solution. Comme elle le laisse réfléchir en descendant faire une course, le moine se jette par la fenêtre et se tue.
Je suis atterrée.
J'assure à Tensang que je n'ai aucune intention de le demander en mariage ! Mais entendre une telle histoire fait frémir. Avant de parrainer, il faut se demander pour quelles raisons on prend cette responsabilité et se rendre compte qu'on est deux dans l'histoire, que les liens qui se tissent sont réels. Et que nos intentions doivent être justes.

Nous continuons quant à nous de beaucoup nous amuser, entre mes cours de tibétain et ses cours d'anglais. Je finis par le faire chanter en francais. Disons que prononcer "vent frais" correctement n'est pas donné à tout le monde, et qu'on en rit tellement que mes abdos, eux, en pleurent...

Samedi 23 juillet 2005

Etre réveillée par les trompes tibétaines, c'est une expérience à vivre. Mais si possible à ne pas reproduire !
En dehors du fait que j'ai cru, une nanoseconde, entendre un éléphant, le son d'un tel instrument à six heures du matin a quelque chose de saisissant.

Aujourd'hui je suis invitée à déjeuner avec Stéphanie, de Solhimal, et Patrice, qui participe au chantier de Kollegal. Nous voyons débarquer un festin. Nous en profitons pour faire connaissance, et le "très sympa" un peu bref de mon dernier message se confirme pour Stéphanie !
Nous passons un agréable après-midi, après quoi je retourne avec eux à Rabgayling, laissant Tensang pour retrouver Tenzin Palden. C'est étrange, c'est un peu comme quitter chez soi pour rentrer chez soi.

Dimanche 24 et lundi 25 juillet 2005

Nous allons en famille à Ooty voir les plantations de thé.
Je vais faire bref : nous entrons dans un paysage nouveau, la jungle et la montagne, transformés en parc national. J'ouvre une fenêtre pour regarder le paysage et vois soudain une mangouste en train de dévorer un serpent ! Le car serpente à vitesse dangereuse dans cette luxuriance en tons de vert déclinés en buissons et feuillages, et je ne me lasse pas de perdre mon regard dans ces milliers d'arbres humides sous la mousson. Oui mais six heures de bus, c'est long, surtout quand on a une fuite d'eau juste au-dessus de la tête. Comme gémirait Travis : "why does it always rain on me ?".
Bientôt - euh… quatre heures plus tard. - on s'élève entre la brume et les plantations de thé. C'est féerique, cette écharpe blanche qui enveloppe les carrés bien ordonnés des plantations, tandis que la jungle environnante donne à l'atmosphère sauvage sa saveur d'aventure.
Ooty tarde à se dévoiler. On passe de montagne et jungle à collines et bambous. Et à Ooty, il pleut !
Le lendemain, tandis que nous peinons dans le jardin botanique sous la flotte et le froid, et que personne ne proteste, je pense à cette chanson de Jacques Brel et en modifie les paroles : "t'as voulu voir Ooty et on a vu Ooty". Nous ne nous attardons pas.

Sur le chemin du retour, Tsering, la voisine de Tenzin Palden qui nous a accompagnés et qui ne doute de rien, demande au chauffeur de nous arrêter en bord de route pour que cette Spécialiste française du Thé (elle me montre du doigt) puisse prendre quelques photos et cueillir quelques feuilles ! Et il accepte ! Nous bondissons hors du bus pour une fugitive et humide escapade dans les plantations, où je cueille à la sauvette quelques feuilles de thé du Tamil Nadu (Ooty n'est pas dans le Karnataka) et patauge dans la boue et les flaques pour poser avec mon trophée. Nous remontons ravies et trempées pour grelotter pendant deux heures le temps que nos vêtements sèchent un peu !

Nous arrivons tôt à Mysore. Tenzin Palden et son frère Kunsel sont livides, peu habitués à voyager. Pourtant ils veulent tous que nous allions au palais de Mysore, qui est certes magnifique de l'extérieur. Mais à ma grande surprise, dans ce palais des maharajahs, on joue au strip poker ! Ca commence par l'appareil photo qu'on vous confisque à l'entrée, moyennant roupies. Puis ça continue quand on vous demande de vous déchausser, moyennant roupies - je ne suis pas fâchée de voir ces ignobles chaussures rose Barbie que l'on m'a prêtées disparaître derrière le guichet ! Mais après on vous demande le ticket d'entrée que par habitude, j'ai fourré dans mon sac d'appareil photo.
Traversée du parc pieds nus comme une pèlerine pour récupérer le fameux ticket, et découvrir l'intérieur du palais. Bon, ceux qui me connaissent ne s'étonneront pas, ça me rend malade de voir des portes en argent massif sculptées, des étalages de colonnes de marbre, de dorures, de richesse à me faire vomir, ces hauts plafonds ornés de vitraux coûteux et ces autres plafonds en précieux bois d'acajou sculptés dans le moindre détail. Ca me rend malade parce que dehors, déjà à l'époque, les gens crevaient de faim. Disons que je n'ai pas le même sens des priorités que les maharajahs, ce que je prends pour une agréable auto-congratulation ! Et dans ce palais, même le temple cherche à vous débarrasser de quelque chose : sur chaque vitrine de divinité hindoue, une pancarte indique aimablement que des boulettes sucrées sont en vente à l'entrée pour deux roupies seulement - "Take a badhu and receive god's blessing". Effectivement la bénédiction est bon marché ici.
Je craque en sortant du palais pour l'instrument de prédilection des charmeurs de serpents : sorte de flûte faite de deux bambous et d'un fruit sec en forme de poire appelé batcha. Seulement le soir, quand je veux en jouer, Djangtchoub pousse un hurlement : "Don't play this, snakes are coming !!!". Je lui explique que les serpents sont sourds, mais elle répète paniquée la même chose, alors je range mon instrument. Et en guise de serpent, je trouve, au pied de mon lit, un placide crapaud que Yangtchen raccompagne stoïquement dehors avec une pince à salade !

Mardi 26 juillet 2005

Une femme de Rabgayling a été piétinée hier soir par un éléphant qui s'attaquait à ses récoltes.
D'anecdotique, la présence des éléphants dans le coin me semble soudain extrêmement grave.
Que dire de plus, sinon que cette réalité colorée et exotique que je vous décris a parfois l'impact cru des tragédies quotidiennes...

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Mercredi 27 juillet 2005

Help. Help.
Je fonctionne en mode interne monosyllabique ce matin en voyant s'accumuler les cadeaux de départ.

O rage o désespoir !
O cadeaux trop fournis !
N'ai-je donc tant vécu que pour périr ainsi ?
Comment dans mes deux sacs vais-je emporter tout ça ?
Et pourquoi mais pourquoi m'offrir tant de khatas ?

Vous voyez le tableau. Je suis noyée sous les khatas, mes sacs pèsent deux tonnes. Je crains le mélodrame au moment du départ, avec crises de larmes, mais tout se passe sereinement tant ma famille tibétaine est certaine que je vais revenir l'an prochain.

Je prends la Jeep jusqu'à Hunsur et vous savez quoi ? 27 passagers dans une Jeep, c'est possible. Certes il y a quatre enfants. Le reste est tassé pèle mêle à cinq adultes devant, avec le chauffeur qui passe ses vitesses entre les cuisses du plus proche, je ne sais combien derrière accrochés sur le marchepied, et entre les deux, ben, nous, scotchés, squeezés les uns contre les autres.

J'attrape le bus pour Mysore et de la, le train pour Bangalore. Et c'est dans cette grande ville que les ennuis commencent, mais ce jour-là (ben, hier, quoi) j'avais des anges gardiens.
Je pose mes deux sacs à la consigne en regardant mes trois pousses de cactus (et oui, ce petit côté fantaisiste qui me pousse à trimballer avec moi des trucs piquants mais très amusants à replanter en France ! C'est coriace un cactus !) se faire écraser par un employé peu zélé.
Je sors de la gare pour aller faire un tour, j'ai jusqu'au soir - Tensang doit me rejoindre vers six heures pour me dire au revoir. Là, je tombe sur un camion avec des lances à eau, un defilé de policiers en uniforme kaki et casque vert, lathis à la main, et une procession de manifestants qui crient et chantent et dansent et marchent pieds nus ou en sandales d'un pas militaire. Comme je demande à un voisin ce qui se passe - grève pour une hausse de salaires - il me demande où je vais. Et m'annonce que le train pour Bombay est annulé pour cause de fortes pluies ! Ca demande vérification. Je retourne à la gare en remerciant mon ange gardien numéro 1. Là on m'envoie au bureau d'annulation et vous savez quoi ? Ca recommence. Je fais la queue pour présenter mon ticket de train, et la dame me demande d'aller remplir un formulaire. Je remplis mon formulaire. Fais la queue. Me présente à la même dame. Elle annule mon billet et me demande si je souhaite en prendre un autre. Oui, que faut-il faire ? Mais remplir un formulaire, bien sur, où avais-je la tête ? Je vais remplir mon formulaire. Fais la queue. Tends mon papier et reçois un nouveau billet de train pour demain. Je ne suis pas enchantée de devoir rester une nuit à Bangalore.

Je vais donc téléphoner à Rajesh depuis un centre d'appel mais le numéro pour Bombay ne fonctionne pas. Le petit vieux au guichet connaît deux mots d'anglais. Ca se resume à ça :
" The phone number for Mumbai isn't working "
" You can't ".
" I can't phone to Mumbai ? "
" You can't "
" Where can I go, then ? "
" You can't "
" I mean, WHERE can I go to phone to Mumbai ? "
" You CAN'T ! " s'énerve le petit vieux, alors je laisse tomber.

Enfin je trouve un centre d'appel WHERE I CAN et joins Rajesh. Il me dit qu'en bas de son immeuble il a de l'eau jusqu'à mi-cuisses et qu'il a dormi au bureau hier avant de rentrer à pied chez lui - six heures de marche dans la flotte à mi-cuisse, dangereux exercice. Ils m'attendent tous demain. Je suis morose en sortant de la cabine. Soudain un vieil hurluberlu hirsute chevelu surgit devant moi ! Il a les cheveux dressés en une magnifique choucroute noire sur la tête, un uniforme aux boutons dores, un tambourin et une flûte ! J'éclate de rire. C'est trop drôle. Je fais son portrait et le voila bombant le torse et se lissant soigneusement la moustache. Ange gardien numéro deux qui me permet de ne pas succomber à l'énervement.
Je me pose dans une salle d'attente et décide de téléphoner au Tibetan Youth Hostel [...] mais je n'ai pas le numéro. A ce moment passent devant moi des étudiants tibétains ! Je les interpelle, et ils ont le numéro, mais comme un des étudiants est de Bylakuppe, je lui parle en passant de Tensang. Et mentionne que je l'attends. Et voila mon tibétain qui me montre un moine et me demande si ce ne serait pas lui, là-bas ? Ben si !!! Numéro trois remercie chaleureusement.
En apprenant la situation Tensang ne veut pas me laisser platement dormir seule à l'hôtel et se propose de prendre une chambre aussi. Mais voila que la Tibétaine qui lui demandait un renseignement il y a deux secondes nous annonce qu'elle nous accueillera volontiers chez elle ce soir ! Bon, numéro quatre.
J'adore quand les situations à priori pénibles se dénouent de manière aussi extraordinaires.

Nous allons dîner dehors. Je demande du riz avec des légumes. Il s'avère que LE légume vert de saison, c'est le piment, qu'on m'a obligeamment coupé en rondelles ! Je fais un louable effort pour manger après avoir fait le tri, mais ne réussis encore une fois qu'à me brûler la bouche et l'estomac au troisième degré.
Nous dormons à trois dans le lit de Pempa, Tensang exilé le plus loin possible de nous. Le lit familial en Inde se pratique couramment. Il suffit de se squeezer sur une surface précise et ne pas déborder sur celle des voisins.

Jeudi 28 juillet 2005

Aujourd'hui je passe DEUX heures debout dans une file d'attente avec mes précieux formulaires parce que le train est de nouveau annulé. Heureusement un autre part ce soir et je rentre dans le "Foreign Tourist Quota", on m'alloue donc la toute dernière couchette. Mais le train ne va pas jusqu'a Bombay, il s'arrête à 60km. Demain soir après avoir avalé 24 heures de transport je devrai dormir à l'hôtel (à moins qu'une Tibétaine…?) parce que je ne suis pas candidate au suicide, je ne vais pas rentrer à Bombay en pleine nuit.

Tensang est là et devinez quoi ? Il m'attend.
Je vais donc y aller.

Ceux qui se plaignaient de ne pas avoir de nouvelles, vous voila servis ! Je vous écrirai de Bombay avant de partir pour le Gujarât, où les météorologues pessimistes annoncent de nouvelles inondations dans les jours à venir. Si c'est le cas ma marche du sel est compromise.

Bonjour humide à tous, depuis Bombay-sous-les-flots.

Ma marche du sel a bien failli littéralement tomber à l'eau mais tout semble aller pour le mieux au Gujarât même si dans le Maharashtra c'est loin d'être le cas. Les gens apprennent à nager pour rentrer chez eux. Beaucoup de morts en effet, et des craintes d'épidémies. Et les serpents qui s'en donnent à cœur joie... L'atmosphère est très déprimante, mais pourtant, je me nourris de ces images de solidarité entre les gens que la tragédie rapproche, et me dis que la véritable catastrophe serait que le meilleur de l'homme ne ressorte pas dans ces cas-la. Ici les secours sont pour la plupart du temps absents, il a fallu une deuxième pluie battante pour que tout se mette en place. Mais si vous voulez bien, revenons en ou je vous avais laissés...

Vendredi 29 juillet 2005

Je pensais naïvement, jeudi, que mes déboires en train étaient sur le point de se terminer. Pensez-vous !
J'attendais sur le quai avec Tensang quand il est parti en courant racheter le ticket de quai, obligatoire ici pour accompagner les gens jusqu'au train. Je lui avais bien dit qu'il n'avait pas le temps. Mon express est arrivé et j'ai sauté dans le premier compartiment marque Sleeper 3. Histoire de vérifier, je demande aux voisins plusieurs fois si je suis bien au bon endroit et on me le confirme. Je descends du train pour chercher Tensang du regard et le vois courir sur le quai, dans la direction opposée. Ce sera donc la dernière image que j'aurai de lui.
Il se trouve, malheureusement, que je suis assise en première classe, et je n'ai pas vu la différence. Le contrôleur arrive, et un type a qui je n'ai rien demande lui annonce que je vais payer le tarif première classe ! Je le fais effectivement, ce qui triple le prix de mon billet, mais non sans jeter un regard incrédule au chauve paternaliste qui s'est permis de prendre la décision à ma place. Je constate qu'en première classe :
- On vous reveille a six heures du matin a coups de "ah Tchai Coffee ! Ah tchai coffee !"
- On vous assure que le petit dej n'est pas pimenté et vous retrouvez deux cadavres de piment vert dans vos dosas, mais bien sur pour votre palais il est trop tard.
- On vous fournit draps et couvertures et on peut se dissimuler derrière des rideaux pour se protéger de toute communication avec ses voisins.
- Les mendiants et petits balayeurs ne sont pas autorisés, les plus riches peuvent donc ignorer les plus pauvres sans culpabiliser le moins du monde.
- La climatisation et le double vitrage verdâtre vous donnent l'impression de vivre dans un aquarium. Impossible d'ouvrir une fenêtre.
- Les serveurs vous adressent des regards d'éperdue reconnaissance quand vous les traitez comme des êtres humains.

Quelques heures de rizières inondées et de villages noyés plus tard, nous sommes à la gare de Pune. Il est dix-neuf heures et je lis Harry Potter en attendant que le train reparte. Tout à l'heure nous serons à la gare de Kalyan, ma destination, a 60km de Bombay.
Tout à coup un type ventru apparaît, tire mon rideau sans cérémonie et m'aboie : "Wherrrr you going ?". Je suis tellement interloquée que je ne réponds pas, plongeant de Hogwarts à cet accent indéchiffrable. Il disparaît. Il revient cinq minutes plus tard : "Wherrrr you going ?" "Kalyan". "Train not going ! You must get down." "What ??" Je balance Harry Potter en toute urgence et retombe nez a nez avec le chauve condescendant d'hier soir qui m'explique que le train ne va pas à Kalyan mais retourne sur Daund puis Surat ! Bref partout sauf la où je dois aller ! C'est à hurler ! Il ajoute : "Get down quick ! Train's going !" J'entends le coup de sifflet dehors. En un geste d'une rapidité fiévreuse je rassemble tous mes sacs et me jette sur le quai. Et l'autre de me crier depuis la porte, sur un ton paternaliste : "Take a taxi ! It's only a two hours' drive !" Un taxi pour faire 200 km ? Je me retourne et lui réplique que ce n'est pas parce que je suis étrangère que l'argent me coule des poches ! Et, hallucinée, je me retrouve avec mes sacs sur le quai de la gare de Pune, avec l'impression qu'on m'a jetée du train.
Bon. Je charge mes sacs et sue comme un cactus pour monter au premier étage du bureau d'annulation, et fais la queue pour la enième fois avec un formulaire à la main, mais cette fois sans humour.
Apres une demi-heure j'accède au guichet et tends mon formulaire et mon ticket de train. L'employé fatigué le consigne dans son registre et la. non ?! Si !! Il compte placidement les scandaleuses 1200 roupies que j'ai payées depuis Bangalore, me les tend. Je les empoche et file sans demander mon reste ! Mon trajet a donc été, finalement, gratuit.

Je trouve un lodge de l'autre cote de la rue et pour 150 rs j'atterris dans la chambre la plus sordid